OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 La Force du cliché obscur http://owni.fr/2011/11/05/star-wars-photo-guerre-etoiles-lucas/ http://owni.fr/2011/11/05/star-wars-photo-guerre-etoiles-lucas/#comments Sat, 05 Nov 2011 10:37:24 +0000 Ophelia Noor http://owni.fr/?p=85393

Gardes impériaux - Dark Lens - © Cédric Delsaux

Trente ans après la sortie de la trilogie  de la Guerre des étoiles de Georges Lucas, ses personnages semblent avoir trouvé leur place dans notre monde vu à travers le regard de Cédric Delsaux. L’inquiétante étrangeté de Dark Lens, série pessimiste, empreinte de mélancolie et de solitude, interroge notre univers quotidien et propose un autre regard, en marge, entre réel et fiction. Cédric Delsaux a commencé la série Dark Lens en 2004 en banlieue parisienne, puis aux alentours de Lille, avec un détour par l’Ukraine, l’Islande et les mégalopoles Sao Paulo et Dubaï.

Quel a été le point de départ de l’idée de la série Dark Lens ?

Ce qui m’amène à faire de la photo ce n’est pas Star Wars, mais un travail sur les lieux. Ils peuvent paraître banal et ternes mais me paraissent souvent fous et délirants. C’est donc le réel qui m’apparaissait fantastique et je l’ai pris au pied de la lettre en y incluant des personnages fantastiques. Cette photo de l’autoroute A4 au nord de Paris a d’abord existé sans les personnages.

Dark Lens ©Cedric Delsaux

Il y avait quelque chose de dingue pour moi, on aurait dit une soucoupe. J’avais l’impression que ça parlait d’un monde situé à des années lumières et qu’il manquait un petit quelque chose pour décoller et aller plus loin. Il fallait ce petit élément en plus, ces figurines de la Guerre des étoiles.

Dans quel ordre procédez-vous ? Avez-vous déjà la scène en tête avec les personnages ou est-ce le paysage qui s’impose en premier ?

J’ai d’abord l’intuition du lieu et quand j’arrive, je me dis souvent, “c’est là”. Ou alors au contraire, je passe tout de suite mon chemin. Dans un lieu, je peux faire plusieurs photos, car il me parle, et c’est plus intéressant pour moi si je ne l’ai pas pensé avant, sinon, je me sens presque dans une redite.Une fois que j’ai le lieu, j’ai en tête le personnage que je veux incruster. J’ai donc des fonds à remplir, il faut trouver des personnages et suffisamment de qualité technique pour que l’incrustation puisse fonctionner sans que ça ait l’air d’une mauvaise blague. Car l’idée, surtout, c’était de ne pas se moquer de la série, même si certains montages sont drôles. Comme je ne suis pas collectionneur de base, j’ai emprunté de figurines à une boutique parisienne qui m’a bien aidé.

Bobba Fett [Dark Lens - ©Cédric Delsaux]

Bobba Fett - Dark Lens ©Cédric Delsaux

Au début j’ai voulu faire les photos dans la rue mais c’était trop compliqué : je me suis même fait arrêter une fois dans un centre commercial [ndlr : pour la photo de Bobba Fett], le gars de la sécurité m’a pris pour un geek attardé. En studio, c’est beaucoup plus simple pour avoir une belle lumière puis détourer le personnage et l’intégrer. C’est un peu comme la série Nous resterons sur terre, l’idée était de modifier le moins possible le lieu. Plus il est véritable, plus il est intéressant et même avec ses imperfections. Les tempêtes de sable sont véritables, je fais seulement des petites retouches sur la chromie.

Justement on constate des similitudes avec votre série Nous resterons sur Terre, une sensation d’enfermement, de mélancolie, dans des espaces vides et avec ce même mouvement de construction et de déconstruction.

Cette série a été intercalée entre deux prises de vue pour Dark Lens donc on retrouve cette même trame. Dark Lens est étalée sur cinq ans, mais dans les faits, je travaille dix jours sur place et après j’ai une période d’incrustation qui peut être assez longue en studio. Nous resterons sur Terre, c’est différent, il faut aller à chaque fois sur place, avec un matériel lourd, cela représente deux ans de travail. Dans cette série nous n’avons pas de personnages, les hommes ont disparu. Parfois je ne suis pas loin des centre-villes mais pour moi c’est le même mouvement, la construction amène la déconstruction.

série "Nous resterons sur Terre" - © Cédric Delsaux

La même énergie effrénée que l’on met dans la construction, on la mettra des années plus tard dans la destruction. Et dans un cas comme dans l’autre, ce sont toujours des sites en devenir. Et c’est ce que j’aime car ils font appel à notre propre imagination. C’est à nous d’imaginer ce qu’ils deviendront.

C’est un lien que l’on retrouve dans la trilogie Star Wars, où les sites sont en perpétuelle construction comme l’Étoile de la mort, ou en destruction.

C’est très juste, je n’avais pas fait le lien. Je pense que c’est cela aussi qui me rapproche de la trilogie et qui fait qu’elle pouvait s’inclure dans mon travail. Il existe cette même fascination pour la construction et la destruction. Si nous avions eu un banal vaisseau tout blanc chromé, on aurait dit c’est ridicule, ce n’est pas possible. Mais ça marche parce que Lucas inclus également une esthétique de la ruine, de la pourriture, de l’usure, de l’entropie même au fin fond de la science-fiction. Et c’est cela qui rend leur incrustation dans notre monde possible et crédible.

Vous avez un rapport particulier à une des trilogies ou un des épisodes ?

J’ai 37 ans, je viens donc de la première série. J’ai d’abord vu Le retour du Jedi en 1983, j’avais 9 ans. Ce n’est pas mon préféré mais il a particulièrement compté. C’est un peu comme la mort de Kennedy, chacun s’en souvient, je me rappelle du cinéma, du moment, alors que c’est sans doute le seul film que j’ai vu à cet âge. Visuellement, ça m’avait fasciné. Il y avait une ouverture, ce qui plaît tant aux enfants, de se dire qu’on peut tout inventer, que tout est possible.

Le crash - Dubaï - © Cédric Delsaux

C’est ce qui est exceptionnel chez George Lucas, c’est la reconstitution d’une cosmogonie complète, 150 000 planètes, autant de vaisseaux, de personnages et de cultures. Ça n’avait jamais été fait à mon sens au cinéma. Donc visuellement, je voulais rendre ça possible, le lien est évident. Cependant, le cinéma qui me touche et m’influence est celui de Terence Malick ou de Gus Van Sant. Dans Star Wars, ce sont les moments où il ne se passe rien qui me plaisent le plus, ces moments suspendus, sans dialogues, avec des paysages sans fin.

La série laisse une impression de mélancolie et d’enfermement. Comment faites-vous le repérage des lieux et comment procédez-vous au niveau de la mise en scène et du cadrage ?

Au début je fais cela tout seul, je rêve, je fantasme ce réel en y superposant des couches cinématographiques. Au fond, c’est le message que je tente de faire passer : nous n’évoluons pas dans le réel, mais dans l’idée qu’on s’en fait, dans le fantasme qu’on y plaque. C’est inconscient, on l’a l’impression que c’est objectif, mais la perception est éminemment subjective. Les formats sont d’origine et les cadres sont construits à peu près de la même façon. C’est très travaillé, je l’assume, un peu comme un peintre qui pose son chevalet et présente un espace qui parait statique, comme si rien ne venait de l’extérieur.

Dark Lens - © Cédric Delsaux

Je viens de la chambre grand format, j’aurais donc pu photographier la série de cette façon, mais c’est lourd et cher, je suis passé au numérique. J’ai gardé un pied très lourd, je ne fais pas de photos à main levée, d’où cette impression de cadre pointilleux. J’ai un peu recadré pour le livre, pour une raison simple, indépendante de ma volonté. J’ai commencé cette série avec un capteur numérique différent – un Canon 24×36 – et ensuite un appareil moyen format avec un dos numérique et qui a une autre homothétie.

Dark Lens - © Cédric Delsaux

Je cherche une image qui soit la plus limpide possible, évidente, presque un non cadrage. A partir d’un réel un peu chaotique et compliqué, je taille, je recadre, pour le simplifier, le rendre lisible, même si ça ne veut pas dire intelligible. Chaque photo doit être une forme de mystère mais énoncé de la façon la plus limpide possible. J’aime ce rapport entre ces deux éléments qui se font face, ces personnages de la science-fiction et le réel.

Techniquement, comment procédez-vous pour les incrustations de personnages ?

La vraie difficulté, c’est d’avoir un lieu suffisamment vide et d’où émane une certaine poésie dans lequel je sais qu’avec un personnage suffisamment fort la transfiguration aura lieu. Toutes les images ne sont pas bâties de la même manière. Certaines sont sur un simple mode de constatation : un personnage contre un lieu [ndlr : la photo avec Boba Fett]. Et plus j’avançais dans mon travail, plus je trouvais intéressant de prendre des lieux qui pourraient faire partie de la science-fiction, où les personnages se fondraient totalement. Dans d’autres photos, on s’éloigne un peu plus, il faut presque aller chercher les personnages dans l’image.

Un des personnage, le battle droid est fait en 3D par Pierrick Guenneugues. Je voulais l’utiliser mais ce n’est pas un personnage phare dans la série donc il n’a jamais eu de belle figurine. La maquette 3D permet de lui donner tous les mouvements possibles et de l’humaniser un peu. Ensuite j’ai seulement deux personnages en réel, des gens avec des costumes pour lesquels la figurine ne pouvait pas rendre la texture des habits.

Dans une autre de vos séries, 1784, on a l’impression que les personnages sont déconnectés du paysage, comme hors du temps, et pourtant on est frappé par la cohérence de la mise en scène, du sens qui se dégage de ces tableaux. Pourquoi le choix de cette année-là, 1784 ?

Cette année ne renvoie à rien dans la période de l’Ancien Régime. J’avais d’abord envie de photographier une aristocratie, au bord de la décadence, prête à exploser, comme il y en a à différents moments de l’histoire. L’idée était de parler de notre époque contemporaine, avec des costumes d’un autre temps. D’ailleurs, n’est-ce pas nous qui singeons une autre époque ? C’est un fantasme de 1784, qui renvoie aussi à 1984, où Orwell fantasmait un futur terrible. Est-ce qu’on ne fantasme pas aussi le passé ? Est-ce qu’on ne voit pas plutôt des images des téléfilms, des séries qui nous font imaginer un passé qu’on ne touche pas, et qui est donc faux ?

série 1784 - © Cédric Delsaux

Là encore on peut raccrocher avec Star Wars qui se passe dans un “faux futur”, la trilogie a en fait lieu dans un passé indéterminé et dans un lieu lointain. On se rend compte à quel point les deux mondes, la fiction et le réel, se rapprochent dans Dark Lens.

Exact, cela s’est passé il y a bien longtemps dans une galaxie très lointaine. C’est de la science-fiction passée. On est à la fois dans une temporalité et un espace flottant. On pourrait être à Dubaï ou Paris, ce n’est pas important. C’est la même chose pour la série, Nous resterons sur terre, où j’ai constitué une sorte de labyrinthe. On pourrait même se demander si Dubaï n’essaye pas de ressembler aux villes du futur qu’on a vu dans les films, avec le réel qui court après la science-fiction. On perçoit le réel à travers la fiction.

R2D2 et C3PO - Lille - Dark Lens - © Cédric Delsaux

Dark Lens interroge également notre environnement urbain qui paraît sans limite quand on pense à une ville comme Dubaï, sur les abus de pouvoir et le côté absurde ou décalé de notre monde, qui est aussi rendu par la présence de ces personnages fantastiques.

Les robots sont une technologie qu’on nous a survendu en nous disant qu’elle allait simplifier nos vies, pour finalement n’aboutir à rien. Il y a un côté post-moderne, où on se situe au-delà du rêve de la modernité qui apporterait du confort, où on n’aurait plus qu’à se contenter de vivre alors que ce n’est pas du tout le cas. C’est presque la vision d’une dictature technologique qui s’assèche sur place et qui créé un monde terrifiant. Je ne sais pas si Georges Lucas l’a voulu tel quel, mais la trilogie de la Guerre des étoiles pose aussi cette question. Comment une démocratie devient une dictature avec toutes ses armées robotisées au service du bien et de l’ordre, qui basculent en deux clics.

Le Faucon Millénium - Dark Lens - © Cédric Delsaux

C’est plutôt bien fait dans le troisième volet [ndlr: Le retour du Jedi] qui montre à quel point notre démocratie est bien plus fragile qu’on ne le croit, et que justement notre technologie n’est pas forcément un paravent à l’obscurantisme. C’est en tout cas ce que j’y vois. C’est ce que j’aime dans la photo, où le sens n’est pas monopolisé par l’auteur. On peut s’arrêter à la vision littérale, un chantier à Dubaï avec des petits bonhommes fantastiques ça et là, mais j’espère qu’on y ressent ce souffle et cette inquiétude. C’est cela qui m’anime.


Photographies de Cédric Delsaux, tous droits réservés.

Livre DARK LENS  de Cédric Delsaux, publié aux éditions Xavier Barral

Exposition au MK2 Bibliothèque à partir du 24 novembre.

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L’homme, la machine et les zombies [1/2] http://owni.fr/2011/10/28/homme-machine-zombies-psychanalyse-philosophie/ http://owni.fr/2011/10/28/homme-machine-zombies-psychanalyse-philosophie/#comments Fri, 28 Oct 2011 13:23:27 +0000 Vincent Le Corre http://owni.fr/?p=84885 null

Les philosophes et les scientifiques ont souvent utilisé “l’animal” comme catégorie pour penser, par différence, celle de “l’homme”. Il s’agit alors bien souvent de tenter de cerner “une certaine nature humaine” en opposition à une autre nature, qui serait plus “naturelle” en quelque sorte, et que l’animal incarnerait. Avec les progrès technologiques, un certain type de machines a pris de plus en plus d’importance dans nos vies, à savoir les robots.

Une des questions (que l’on retrouve dans la science-fiction de manière imposante) sera ou est, de savoir quelle(s) relation(s) nous aurons avec ce type de machines que sont les robots. Il semble important de relever que nous avons déjà des dispositifs technologiques qui engagent nos subjectivités, les modifient, les disciplinent tant elles engagent nos corps, et qui sont déjà largement diffusés, à partir desquels nous pouvons d’ores et déjà penser des débuts de réponse. Ces dispositifs sont les jeux vidéo.

Nous cheminerons donc ici en deux temps au travers de réflexions mettant en jeu robots, ordinateurs ou encore jeux vidéo, qui mériteront d’être remises en ordre plus tard, mais que je voudrais voir fonctionner comme des pistes de travail, pour saisir certains phénomènes que j’ai l’impression de pouvoir mettre sur le même plan.

Du Cyborg aux Zombies…

Serge Tisseron s’intéresse au devenir de nos relations avec les machines. Et il fait le lien très justement avec les relations que nous entretenons déjà avec les jeux vidéo. Car en effet, les jeux vidéo proposent des expériences de relation avec un type de machine, dite Intelligence Artificielle, qui sont finalement très proches de celles que l’on peut mettre en place avec un robot, à la différence cependant importante, que les robots ont un corps, c’est-à-dire qu’ils occupent un espace physique, ont un poids, une texture, etc. qui peut d’ailleurs rappeler celui d’un animal de compagnie.

Cette relation de l’homme avec la machine a une longue histoire. Dans la période qui a succédé l’invention de la machine universelle de Turing, la métaphore du Cyborg a fait fortune.

Le philosophe Mathieu Triclot, qui a écrit l’excellent Philosophie des jeux vidéo (dont on peut trouver quelques mots ici), nous interpelle dans un texte récent qui lui aussi articule relations aux machines et relation aux jeux vidéo : Cyborg vs Zombies. Ou pourquoi il est important de considérer les jeux vidéo.

Dans ce texte, il rappelle que deux textes scandent l’évolution de la figure métaphorique du Cyborg :

- Manfred E. Clynes, Nathan S. Kline, Cyborg and space, Astronautic, September 1960.

- Donna Haraway, A Manifesto for Cyborgs : Science, Technology, and Socialist Feminism in the 1980s, in The Haraway Reader, Routledge, New York, 2004.

Face à cette figure du Cyborg qui nous a aidés pour penser nos relations avec la machine sur le mode d’une hybridation de nos corps avec les dispositifs machiniques (“Le terme apparaît pour la première fois dans l’article si souvent cité de Manfred E. Clynes et Nathan S. Kline de 1960 pour désigner le cyber-organisme, l’organisme qui délègue ses fonctions de régulation à un système mécanique exogène” ), se sont développés d’autres usages et pratiques relationnelles avec les machines, qu’un autre texte moins connu a cherché à saisir au même moment, précisément en mars 1960, à savoir celui de Joseph Carl Robnett Licklider intitulé : Man-Computer Symbiosis. La symbiose homme-machine “repose sur la relation entre deux organismes disssemblables, qui maintiennent leurs logiques propres.”

Mais au-delà de cet aspect historique tout à fait important (car il faut, et le travail de Triclot est important sur ce sujet, articuler le contexte socio-politique avec l’évolution de nos relations avec les machines), il y a cette question qui me fait me sentir tout à fait proche de ce travail de recherche, c’est celle de “la fabrique de la subjectivité dans la relation intime aux machines informatiques.”

J’ai en effet déjà écrit ici, au travers de mes recherches sur Turing, que je cherchais à penser le lien qui peut nous unir aux machines. Un lien de jouissance assurément. Et j’ai déjà également dit combien les jeux vidéo sont un bon terrain d’observation. Les jeux vidéo sont intrigants en effet quant aux questions qu’ils peuvent soulever sur la façon dont on peut vivre le fait d’être incarné dans un corps, et dont on en jouit. Je conçois le jeu vidéo comme permettant une sorte de léger déplacement, d’expérimentation de cette possibilité de subjectiver son corps différemment, et donc d’en jouir de manière également différente.

Et c’est là que l’on peut parler du lien que Mathieu Triclot fait avec un auteur que j’apprécie également, et qui avance des choses intéressantes, à savoir Pierre Cassou-Noguès. Ce dernier a écrit notamment Une histoire de machines, de vampires et de fous et Mon zombie et moi.

En usant de cette figure du Zombie, via le travail de Cassou-Noguès, Triclot nous enjoint donc à penser désormais avec les Zombies, plutôt qu’avec les Cyborgs.

Pour lui, ces Zombies possèdent en effet trois propriétés intéressantes :

1) Le zombie “constitue comme le cyborg un être frontière qui frappe l’imaginaire, à l’articulation de l’organique et de l’inorganique, du vivant et du mort. Le zombie est une sorte d’animal-machine cartésien, un corps privé de conscience, sans regard ni parole. Il n’y a pas de machine en lui, seulement la mort, mais sa démarche hésitante et bancale rappelle cependant la formule de Bergson à propos du rire : de la mécanique plaquée sur du vivant.”

2) “Le deuxième intérêt du zombie est de nous renvoyer directement aux variations possibles du corps propre. C’est ainsi que l’utilise Cassou-Noguès : le zombie permet de tourner en variations imaginaires autour du corps, d’en interroger la constitution et les limites.”

3) […] “contrairement au cyborg, aussi bien qu’à la figure proche de la créature de Frankenstein, le zombie va par bandes. L’ontologie du zombie est de hordes, disparates et bariolées. Par différence avec le héros romantique de Shelley, qui erre sans fin sur la terre gelée, rejeté par les hommes, le zombie agit en groupe, sous la forme du déplacement aléatoire ou de la convergence vers la citadelle assiégée. La horde maintient l’individuation, la dissemblance entre individus.”

Leibniz disait déjà “Nous sommes des automates dans les trois-quarts de nos actions”. Cassou-Noguès est un auteur qui prend au sérieux à la fois les rapports de la rationalité avec la fiction, et notre fascination pour les machines, notamment la question qui me semble éminemment contemporaine, en quoi sommes-nous et surtout continuerons-nous à être différent des machines ?

J’ai l’impression, comme d’autres psychanalystes, qu’un certain devenir-machine pourrait être à l’œuvre dans notre culture. Il consisterait en cette illusion de pouvoir se libérer de la pulsion comme du désir. Cette “part maudite” qui pèse finalement si souvent sur l’être humain. La machine, bien qu’il s’en défende, pourrait apparaître alors à l’être humain comme une figure libérée du Mal.

Cassou-Noguès travaille également à saisir la bascule qui a eu lieu selon lui dans notre imaginaire autour de notre conception de la machine, et donc par conséquent dans notre conception de ce qu’est l’humain. Cette évolution du paradigme classique au moderne, il lui semble qu’on peut l’observer au travers des textes de Descartes qui proposent une conception de l’homme-machine exactement contraire à celle des robots contemporains.

Des relations d’empathie et de la symbiose homme-machine

Récemment, un reportage d’Arte indiquait que des chercheurs japonais ont mis au point un robot qu’ils ont placé dans certaines institutions accueillant des personnes âgées atteintes neurologiquement.

Serge Tisseron qui parle de ce même robot, développe ses réflexions dans cet article De l’animal numérique au robot de compagnie : quel avenir pour l’intersubjectivité à partir d’une notion qu’il met au centre, l’empathie.

C’est en effet à partir de l’empathie qu’il explique les phénomènes que les joueurs, ou les arpenteurs de mondes virtuels, connaissent bien, mais qui restent parfois tout à fait surprenantes à qui les éprouve. Ce sont en effet ces sensations physiques que l’on peut éprouver au travers de ce que vit le personnage censé nous représenter dans l’espace numérique que l’on nomme avatar.

Je m’interroge quant à moi sur la manière dont il pourrait être possible d’articuler ces phénomènes avec d’autres que tout le monde connaît lorsqu’il utilise d’autres machines, une voiture par exemple, et qui ont déjà été étudiés dans le domaine de la clinique du travail. Ces phénomènes sont ressentis et désignés par le fait d’avoir la sensation de “faire corps avec la machine”. Lorsque nous conduisons une voiture, ou bien lorsque nous jouons à un jeu vidéo, il me semble que l’éprouvé de notre corps change, et que notre ” enveloppe corporelle” s’étend si l’on peut dire.

Christophe Dejours est un psychiatre et psychanalyste français. Professeur au CNAM, il a fondé une discipline qu’il a baptisée, la psychodynamique du travail. Ses thèmes de prédilection sont l’écart entre travail prescrit et réel, les mécanismes de défense contre la souffrance, la souffrance éthique ou bien encore la reconnaissance du travail et du travailleur.

Dejours a travaillé sur ce qu’on pourrait appeler “la symbiose du travailleur avec sa machine”. Il me semble que cela pourrait rejoindre certaines réflexions de Licklider sur la symbiose homme-machine. Dejours a remarqué que lorsque se développe un véritable dialogue entre le travailleur et sa machine, il se développe en parallèle un certain type de fantasme, un fantasme vitaliste, qui donne vie à cette machine, afin de la domestiquer comme un animal. C’est bien évidemment ce fantasme qui est à l’œuvre lorsque nous commençons à donner des petits surnoms à nos machines, nos smartphones par exemple, lorsqu’on se surprend à les encourager, ou bien à les gronder lorsqu’elles ne fonctionnent pas comme on l’attend. Christophe Dejours explore donc ces phénomènes en mettant en avant ce qu’il appelle l’intelligence du corps.

En effet c’est par le corps que l’on développe cette sensibilité. Et c’est cette sensibilité qui nous fera apprécier le contact avec le bois, l’acier ou bien encore le langage binaire… Selon Dejours, ce n’est que dans ce dialogue sensible que se développent nos compétences techniques, y compris celles qui restent en apparence les plus intellectuelles, et non pas grâce à une intelligence désincarnée.

Dejours rappelle dans un exposé que ce sens technique a déjà étudié par certains cliniciens du travail, et il me semble que ces pistes de recherche pourraient tout à fait nous aider à comprendre ce qui se passe lorsqu’un gamer “subjective” son jeu vidéo et sa manette, afin d’en faire une véritable extension de son propre corps.

Le corps qui est en mesure de subjectiver, de se transformer finalement en Zombie, de faire corps avec une machine, ce n’est donc pas le corps des biologistes, ou en tout cas de ceux qui réduisent le corps à un pure organisme (c’est-à-dire finalement à une machine ?).

C’est bien plutôt le corps que chacun éprouve, celui qu’il habite dans une relation intime et qui évolue au fil des ans. C’est “le corps qui est engagé dans la relation à l’autre”. Et c’est finalement le corps érogène qu’a conceptualisé la psychanalyse.

Dejours, dans la perspective la plus traditionnelle de la théorie psychanalytique, nous rappelle que ce corps, celui du travailleur, du gamer et j’ajouterai donc celui du Zombie, s’est construit dans la relation à l’autre, et en premier lieu dans la relation la plus intime avec la mère ou son substitut. Ce corps est ainsi “contaminé” par le sexuel de l’adulte, les fantasmes érotiques de la mère, du père. Et c’est bien ce corps qui est convoqué à la fois par le travail, mais également par une relation avec la machine, et donc par les jeux vidéo.

Il nous faudrait donc explorer plus en avant ces liens, entre la seconde propriété du Zombie dont parle Triclot, et ce que la psychanalyse peut nous apporter sur le corps érogène et sa capacité à s’étendre, à développer une sensibilité qui englobe la machine pour en faire une extension du corps propre, car je crois que le corps tel qu’il a déjà été théorisé en psychanalyse pourrait constituer comme des pré-conditions à l’advenue du Zombie. Le corps est un construit, façonné par sa rencontre avec le langage, ainsi que ses rencontres avec les incarnations de l’Autre ayant pris soin de ce corps.


Retrouvez la suite de cet article ici.


Article initialement publié sur le blog de Vincent Le Corre

Image de une par Loguy

Illustrations CC FlickR: watt dabney (cc-by-sa), ttc press (cc-by-sa), johnson cameraface (cc-by-nc-sa), johnson cameraface(cc-by-nc-sa)

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Le transhumanisme n’a pas augmenté les bobines http://owni.fr/2011/05/22/le-transhumanisme-na-pas-encore-augmente-les-bobines/ http://owni.fr/2011/05/22/le-transhumanisme-na-pas-encore-augmente-les-bobines/#comments Sun, 22 May 2011 14:00:33 +0000 Sabine Blanc http://owni.fr/?p=62438 Si l’on entend par cinéma transhumaniste les films véhiculant la pensée qui promet à l’homme une vie future augmentée par la technologie, « c’est de son absence qu’il faut parler », tranche Manuela de Barros, philosophe, théoricienne de l’art, spécialiste des rapports entre arts, sciences et technologies. Mécène de la Singularity University, haut lieu de ce mouvement fondé par Ray Kurzweil, Google a contribué à faire connaître ce mouvement. Et du coup, entraîner son lot de méprises. Il ne suffit pas qu’un film mette en scène des cyborgs pour classer ce film dans la catégorie transhumaniste.

« Le cyborg est un objet technique, lié à la science militaire, historique aussi puisqu’il est apparu dans les années 1960, à l’initiative de la Nasa qui souhaitait s’en servir pour coloniser d’autres planètes, précise Manuela de Barros. À ce titre-là, il est aussi idéologique. » Le cyborg, concrètement, est un humain sur lequel on a greffé des composants robotiques à des degrés divers. Sa figure-type, c’est le soldat ou le policier. RoboCop est donc un cyborg poussé à un degré extrême : après sa mort clinique, le policier Alex J. Murphy reçoit un corps artificiel. Seul son visage est de chair.

Le cyborg fait partie des figures du transhumanisme. Avec ce dernier, on se dirige vers la Silicon Valley, l’école de Palo Alto et toute la contre-culture Internet, en quête de l’immortalité. Robotique, nanotechnologies, génétique, drogues, tous les moyens sont bons en particulier les avancées de la sciences, pour améliorer l’homme, allonger son espérance de vie et in fine entrer dans la post-humanité, qui suit le point de rupture aussi appelé singularité. Une idéologie forcément élitiste vu les moyens que sa mise en œuvre requiert, mâtinée d’une bonne pointe d’eugénisme.

Un courant le plus souvent représenté par ses opposants

Ce point théorique fait, on comprend mieux le point de vue de Manuela de Barros : si des films traitent bien de la question, pour elle, aucun ne prône ouvertement sa mise en œuvre. « Les représentation sont souvent issues des anti », analyse Manuela de Barros. Pour elle, cette idéologie récente réservée pour l’heure à une élite, argent oblige, liée au capitalisme dans ce qu’il a de plus démesuré ne peut que susciter la défiance. Jusqu’à présent, les films qui l’ont abordée présentent donc une vision critique.

« On retrouve l’univers cyberpunk qui est dystopique : destruction des structures sociales, de l’environnement, explique-t-elle. C’est le cas de Blade Runner, le film de Ridley Scott adapté de la nouvelle de Philippe K. Dick Les androïdes rêvent-ils de moutons électrique ?. On pense à la ville de Neuromancien, un mélange de Tokyo et de New York. » Et même, peut-on parler de transhumain à propos des replicants qui sont la figure centrale de cette œuvre, parfaite reproduction, comme leur nom l’indique, des humains, conçus à partir de culture de chair et de peau ? « Il n’y a pas assez de différences, estime-t-elle. Et les humains les méprisent. » Et de fait, ces clones sont la troisième génération de machines-esclaves destinées à être utilisées sur les colonies spatiales pour accomplir des tâches dangereuses. « Les réplicants sont comme n’importe quelle autre machine – ils sont soit un bienfait, soit un risque. S’ils sont un bienfait, ils ne sont pas mon problème. », dit explicitement Rick Deckard, le héros chargé de les détruire après leur rébellion. On est loin d’un dépassement souhaité de l’humain.

Si Bienvenue à Gattaca (1997) met en scène un univers non point glauque mais parfaitement froid, c’est pour en dénoncer l’échec d’une humanité parfaite obtenue aux moyens de manipulations génétiques. Vincent, l’enfant « naturel », finira pas dépasser son frère Anton, issu de méthodes eugénistes.

Chefs d’œuvre de l’animé, Ghost in the Shell 1 et 2 « dépassent la question du transhumanisme : c’est une évidence dans le film. L’auteur refait l’histoire de la robotique depuis Descartes jusqu’à Donna Haraway, l’auteur du Manifeste cyborg, qui y est d’ailleurs un des personnages. Elle va même jusqu’à se débarrasser de son cerveau, elle devient une machine fluide, une pure conscience qui vit dans le réseau. » Ce qui pose la question de la mémoire, qui revient souvent lorsque l’on évoque l’homme augmenté, c’est elle qui confère l’humanité. Ce thème est ainsi présent dans ce dialogue entre le major et son collègue cyborg Batou, après une scène de plongée :

- Je croyais avoir tout vu dans ma vie mais alors un cyborg qui fait de la plongée, j’en reste le bec dans l’eau, je ne savais pas que ça te plaisait de faire des petites bulles avec des poissons. [...]<

- Quand je remonte en surface en état d’apesanteur, j’imagine que je deviens une autre, que je suis une autre, c’est sûrement l’effet de la décompression. [...]

- [...] Depuis que l’homme maîtrise la technologie, il a réalisé la plupart de ses désirs. Ce serait même presque instinctif chez lui. Nous par exemple, nous sommes le nec plus ultra du métabolisme contrôlée. Cerveau boosté, corps cybernétique, c’était tout récemment de la science-fiction, qu’importe si on ne peut pas survivre sans une maintenance régulière et complexe. On n’a pas à se plaindre, les mises au point sont le prix à payer pour tout ça.

- De toute façon, nous n’avons pas vendu nos ghosts à la section 9.

- C’est vrai. Mais si on décidait de démissionner, il faudrait restituer nos corps de cyborg. Et là il ne nous restera pas grand chose. Le corps et l’esprit sont constitués d’innombrables composants. Comme tous ceux qui ont fait de moi ce que je suis, c’est-à-dire un individu avec une personnalité propre, j’ai un visage et une voix qui me différencient des autres, mes pensées et mes souvenirs sont nés auprès de mes expériences, ils sont uniques et je porte au fond de moi mon propre destin. Et ce n’est encore qu’un détail parce que je perçois et utilise des informations par centaines de milliers et tous ces phénomènes, en se mélangeant, en s’associant, déterminent et construisent ma conscience. Et pourtant, je me sens confinée, limitée dans le cycle de mon évolution.

- Et c’est pour ça que tu plonges ? Mais qu’est-ce que tu peux bien voir au fond de l’eau en pleine obscurité ?

- Ce que nous voyons n’est qu’un pâle reflet dans un miroir. Bientôt, nous nous retrouverons face à face.

De ce point de vue, on peut voir les plongées du major comme une métaphore d’une plongée dans les souvenirs. De même, RoboCop est incapable de donner son nom avant de retrouver ses souvenirs en se rendant dans son ancienne maison, où le flic ordinaire qu’il était vivait avec sa femme et ses enfants. Et lorsqu’il répondra enfin « Murphy », ce sera dans un sourire rabelaisien, « pour ce que rire est le propre de l’homme ». Un RoboCop qui n’a rien à voir avec la jolie vision présentée par les pro-singularité, selon laquelle l’humanité prendra cette voie en chantant : le pauvre Murphy n’a pas demandé à être transformé.

De mémoire il est aussi beaucoup question dans Johnny Mnemonic (1994), comme son nom de famille du héros éponyme le suggère : il tire sa racine étymologique du grec ancien mnêmê, la mémoire (cf amnésie, etc.). Son scénario est encore une adaptation d’une nouvelle de Gibson. Le personnage est une mémoire sur pattes puisque son métier consiste à transporter des données.

De même, c’est aussi la chair qui fait l’homme. RoboCop apparait bien fragile quand il ôte son casque pour laisser apparaître son visage, simple ovale blafard qui le fait ressembler à un travesti trop poudré. Sous le capot, l’humanité. Et lorsque le sergent plonge, c’est aussi pour les sensations charnelles que cette activité lui procure : elles sont aussi une façon de se raccrocher à l’humain.

Le super-héros, trop altruiste pour en être

Certains traits du transhumanisme sont présents dans les superhéros mais leur buts humanistes l’en éloignent. Ainsi, Tony Stark, aka Ironman, est d’abord un génie milliardaire complètement égoïste. Il se dote bien volontairement de superpouvoirs en se greffant un cœur atomique mais ne sombrera pas dans l’hybris, préférant sauver la veuve et l’orphelin, comme ses autres camarades de comics. De même, les X-men sont des mutants altruistes.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

La présence de ces figures en partie artificielles s’accompagne aussi souvent de la question des droits que les humains « pure souche » leur accordent. Sont-ils inférieurs et doivent-ils donc être traités comme tels, abattus comme du bétail – ainsi dans Blade runner – dès lors qu’ils deviennent nuisibles, de par leurs revendications-mêmes ? On retrouve là des questions éthiques qui se posent de façon aiguë avec le clonage. Sur ce point, c’est du côté d’une série B, Moon, que Manuela de Barros nous conseille d’aller voir. Il met en scène un employé d’une station lunaire, persuadé d’être isolé sur le site, et qui découvre qu’il n’est qu’un clone à la durée de vie limitée, destiné à être remplacé par un de ses congénères stockés sur le satellite. « C’est une vision anthropocentrée, le personnage principal est seul sur la Lune, de façon symptomatique : quid des modifications que nous faisons aussi subir à l’environnement ? »

De même que le cyborg ne fait pas le transhumanisme, on notera que l’implant robotique ne fait pas le cyborg. L’exemple le plus connu est Dark Vador. Les films de la trilogie de la guerre des étoiles ont beau avoir ce tag, on n’y pense pas spontanément. Dark Vador est surtout vue comme une figure du mal absolu. Sa « cyborgisation » matérialise son passage du côté obscur, montrée de façon explicite à la fin de La revanche des Sith.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Finalement, les adeptes du transhumanisme devraient peut-être se tourner du côté des films de vampire, Frankenstein et autres golem,  nous suggère Manuela de Barros, pour voir exprimer leur vision au cinéma. À une différence près : foin de la technologie, c’est le surnaturel qui est à l’œuvre pour augmenter l’humain.

[maj 24 mai] : Marc signale en commentaire qu’« il existe au moins une œuvre cinématographique célèbre qui est considérée par beaucoup comme le premier film transhumaniste avant la lettre et c’est bien sûr 2001 l’Odyssée de l’Espace de Stanley Kubrick. Sans rentrer dans le détail de toutes les métaphores qu’utilise le film, rappelons qu’après avoir surmonté l’épreuve de la rébellion de l’Intelligence Artificielle HAL, l’humain poursuit son voyage vers un état de Conscience “supérieure” (scène finale) au-delà d’une expérience dont on dirait aujourd’hui qu’elle renvoie à une véritable Singularité (la séquence du puits de lumières). »

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Quand Google règnera sur la posthumanité… http://owni.fr/2011/03/19/quand-google-regnera-sur-la-posthumanite/ http://owni.fr/2011/03/19/quand-google-regnera-sur-la-posthumanite/#comments Sat, 19 Mar 2011 16:00:10 +0000 JCFeraud http://owni.fr/?p=50523

Palo Alto, Californie, 2018. Sergey « Brain » est l’empereur d’un monde connecté. Google est partout, anywhere, everywhere, anytime. Il a mis à genoux Microsoft, le géant déchu du logiciel qui a initié la grande révolution numérique. Et aussi Apple, dont feu le PDG Saint Jobs, a eu la naïveté de croire que son œuvre perdurerait par la seule magie du bel objet technologique et du buzz marketing. S’il avait su…Le business ultime n’était pas dans le design et l’ergonomie mais dans les contenus, la connaissance. L’avenir n’était pas dans la création d’un univers fermé, mais dans la numérisation de l’univers… Google a mis KO ses concurrents mais aussi toute l’économie traditionnelle. La Firme règne sur les médias, les télécommunications, les énergies nouvelles, les biotechs.

Des milliards investis dans la techno-médecine, la cybernétique et le génie génétique

Deux milliards d’individus se connectent chaque jour sur ses serveurs. Google est un Dieu de l’information. Il gère des pétabits de données personnelles venues des quatre coins du monde. Dispense l’information comme un fluide vital à une humanité en pleine transformation. Google évangélise. Sa nouvelle religion : la courbe exponentielle du progrès que rien ni personne n’arrêtera. Sa promesse aux fidèles : le salut sur Terre, l’immortalité enfin, ce vieux rêve du pauvre homo sapiens terrorisé par sa fin biologique inéluctable. À coups de milliards de dollars, investis dans la techno-médecine, la cybernétique et le génie génétique, Google est en train de donner naissance à l’homme 2.0, un humain augmenté, sauvé par le mariage avec la machine. Les cures de cellules souches et les nano-robots commencent à réparer en profondeur ce que les liftings et le botox ne faisaient que camoufler grossièrement en surface et de manière trop éphémère. Bientôt le cancer ne sera qu’un mauvais souvenir. Les femmes programment l’ADN de leurs futurs bébés, écartant laideur, tares, maladies, privilégiant la beauté lisse et photoshopée des magazines. La grande sélection a commencé. Google a pris la tête du Projet Transhumaniste.

Google a aussi un projet caché : la Singularité. Une intelligence artificielle « sensible », qui boit comme un vampire tout le savoir de l’humanité pour mieux veiller à sa destinée, prendre en charge son bonheur. Ce projet est soutenu sans réserve par le gouvernement des États-Unis d’Amérique qui domine le monde avec son ennemi économique et géostratégique numéro un, l’empire turbo-capitaliste chinois. La vieille Europe est laminée, appauvrie, exsangue faute d’avoir investi dans la révolution numérique. Le chômage explose, la révolte gronde. La crise grecque du tournant des années 2010 annonçait le début de la fin. Aujourd’hui ses habitants affolés émigrent ou appellent à la révolution bioéthique et technologique contre leurs gouvernements décadents accrochés aux vieilles lunes de la bioéthique, dans l’espoir de rejoindre le camp des vainqueurs. Celui de la prospérité, celui du bonheur éternel, celui de Google.

Serguey a peur, moi aussi

Mais Sergey est inquiet. D’abord son ami Larry, avec qui il a créé Google à la fin du XXe siècle n’est plus là pour voir leur cyber-rêve global se concrétiser. Il a été assassiné par un terroriste bioludite en sortant de sa Tesla Car pour acheter des donuts. Ce taré a expliqué : « Je suis en mission pour tuer l’Antéchrist et sauver l’humanité. » Il y a aussi ces illuminés chrétiens qui s’immolent par le feu. Et leur alliés basanés d’Al-Qaeda, toujours là, qui tentent de faire exploser les fermes de serveurs ultra-sécurisées avec leurs bombes suppositoires quasi-indétectables. Et ce vieux fou pathétique et mourant de Murdoch qui les excite depuis son lit d’hôpital sur Fox News – tout ce qui reste de son empire de médias… Sans parler de Bill Gates, qui est devenu la mère Teresa des pauvres en Afrique , parle de bonté, nique des filles en boubou dans des cases, et consacre le maigre temps qui lui reste à claquer tout son pognon pour sauver la vieille humanité inutile et obsolète qui n’aura pas accès au grand Projet.
Maintenant le moindre expert en IA de seconde zone porte un gilet pare-balles et bénéficie d’une protection rapprochée. C’est la guerre entre l’obscurantisme pré-numérique et et le progrès transhumain… Et Sergey a peur, il est terrorisé à l’idée de mourir avant d’avoir éradiqué en lui le programme de la maladie de Parkinson annoncée par son patrimoine génétique :

Sergey Brain ne voulait pas finir comme Howard Hugues, malade et dément, richissime et parano. Il voulait continuer à vivre. Faire des choses complexes, comme poursuivre le remodelage du monde. Il voulait continuer à façonner l’humanité et vivre comme un chef d’État. Il voulait aussi faire des choses simples comme du trapèze ou baiser sa femme. L’idée de tout perdre le rongeait littéralement (…) Sergei pensait en priorité à sauver sa peau. En bon transhumaniste, il bandait en considérant la courbe exponentielle de la science. Le progrès serait un jour synonyme d’immortalité pour l’espèce humaine…

Coucou, tu veux voir mes circuits intégrés ?

Un techno-thriller qui pose les bonnes questions

Voilà, c’était en résumé le meilleur des Googlemonde, un futur possible très proche, tel qu’il est raconté dans Google Démocratie. Ce formidable roman d’anticipation, qui résonne des dernières avancées technologiques et des grandes inquiétudes éthiques qui leur sont associées, sort cette semaine chez l’éditeur Naïve. Ses auteurs sont David Angevin (qui a notamment signé Dans la peau de Nicolas, la fausse autobiographie de Sarkozy) et Laurent Alexandre, chirurgien urologue et fondateur du site Doctissimo. J’ai pris un vrai pied en le lisant avec un peu d’avance sur vous (le privilège du blogueur). Mais ceci n’est pas un billet sponsorisé ;) Juste une critique coup de cœur. J’ai d’autant plus halluciné en lisant ces quelque 400 pages que j’y ai retrouvé beaucoup de mes propres interrogations sur le pouvoir qui est désormais entre les mains de Google. J’ai suivi l’irrésistible ascension de la Firme en tant que journaliste depuis ses débuts en 1998. En observateur conquis et naïf.
Mais ces dernières années, ces derniers mois j’ai un peu pris peur en prenant conscience que Google était en train non seulement de numériser notre monde, mais aussi notre vivant. J’ai été très inquiet en entendant son (ex) PDG, Eric Schmidt déclarer : “Ce que nous essayons de faire c’est de construire une humanité augmentée, nous construisons des machines pour aider les gens à faire mieux les choses qu’ils n’arrivent pas à faire bien.” J’en ai fait ce billet : “L’homme augmenté selon Google, vers une transhumanité diminuée”. Voilà ce que j’écrivais le 4 octobre dernier :

Google est DÉJÀ un véritable prolongement de nous-mêmes, une extension, un pseudopode numérique de notre cortex. Google est dans votre tête, vous connaît mieux que quiconque à force d’enregistrer vos moindres faits et gestes sur le web. Avez-vous déjà essayé de vivre sans Google ? (…)Vous ne pourrez plus vous passer de Google, sauf à être un homme “diminué”. C’est en tout cas le projet assumé des dirigeants de “La” Firme. Sergey Brin, le fondateur de Google, a récemment dit qu’il voulait faire de sa création “le troisième hémisphère de notre cerveau”

À croire que les auteurs de Google Démocratie ont aussi lu mon blog en se documentant ;) Mais comme Sergey Brain, je dois être salement mégalo haw haw :D

Je suis un être humain, pas un transhumain

On peut aussi lire Google Démocratie comme une nouvelle resucée du “Big Brother” d’Orwell ou du Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley. Mes saines lectures de jeunesse. Mais c’est assumé par les auteurs. Et leur livre vaut bien mieux que cela. Ce techno-thriller cyberpunk est non seulement plaisant à lire, mais il pose vraiment les bonnes questions. Perso, les transhumanistes et leur trip de sélection aryenne à la Mengele me font sacrément flipper. Surtout quand leur message raisonne de manière irraisonnée dans le projet de s dirigeants de la Firme la plus puissante du monde. Je dois être vieux, old school, mais je n’ai pas peur de mourir : « Je suis un humain, pas un post-humain, ni un transhumain. Je fume (un peu), je bois (un peu), je vis, j’aime, trop vite, trop fort comme beaucoup d’entre nous. Life is good. Mais comme vous, je vais mourir un jour et Google n’y pourra rien… » (je m’autocite encore ;) Et quand je lis en préface de Google Démocratie ces mots attribués à un employé de Google…

Nous ne scannons pas tous les livres de la planète pour qu’ils soient lus par des hommes. Nous scannons ces livres pour qu’ils soient lus par une intelligence artificielle.

… j’y crois, je suis fasciné et quelque part techno-enthousiaste je vous le confesse…mais je suis aussi pris de vertige. Forcément. Et je pense à Michel Serres pour qui « un nouvel humain est né » : le philosophe « voudrait avoir dix-huit ans puisque tout est à refaire, tout reste à inventer. » Il vient de signer un texte magnifique d’optimisme dans Le Monde pour nous dire d’avoir confiance en l’homme, avec le progrès. Mais je pense aussi à Michel Houellebecq qui annonce l’obsolescence de l’humanité dans tous les sens du terme. Et aussi à une autre voix, celle du philosophe slovène Slavoj Zizeck qui annonce « la fin des temps » dans son dernier essai. Ecoutez-le ici sur France Culture : il pense que le capitalisme a atteint son stade ultime et pousse désormais l’humanité à sa perte. À moins que l’on ne soit déjà entré avec Google et quelques autres dans la post-humanité, dans la singularité, un nouvel empire machine construit pour bien plus de mille ans…

Google Démocratie, par Laurent Alexandre et David Angevin (399 pages, 21 euros, parution le 9 mars chez Naïve)

P.S : vous n’y croyez pas ? Les propagandistes du culte transhumaniste, dont on retrouve l’origine-source ici sur le site de la Singularity University [en] ou là avec le Manifeste des Extropiens de Max Moore, sont déjà à l’œuvre. Par exemple dans le dernier clip de Lady Gaga comme nous l’expliquent nos amis blogueurs et complotistes ;) des Agents Sans Secret. Jugez-en plutôt par vous même en vous concentrant sur l’intro :

Cliquer ici pour voir la vidéo.


Billet initialement publié sur Mon écran radar

Images CC Flickr Sasha Nilov et FORSAKENG

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http://owni.fr/2011/03/19/quand-google-regnera-sur-la-posthumanite/feed/ 37
Voilà à quoi pourrait ressembler la commande d’une pizza en 2015… http://owni.fr/2011/02/05/voila-a-quoi-pourrait-ressembler-la-commande-dune-pizza-en-2015/ http://owni.fr/2011/02/05/voila-a-quoi-pourrait-ressembler-la-commande-dune-pizza-en-2015/#comments Sat, 05 Feb 2011 09:30:22 +0000 Humeurs http://owni.fr/?p=44764 Billet initialement publié sur Humeurs, qui a reçu cette contribution d’un de ses lecteurs, avec ce texte de présentation :

Je ne résiste pas au fait de vous faire  suivre cette “dérive”, certes très noire, connue aussi ; mais il n’est pas inutile de faire une piqûre de rappel par ces temps sarkozés parsemés d’une foultitude de lois liberticides… C’est exagéré ? Vraiment ? Allez, bonne lecture. Et avec le sourire, nous sommes sûrement filmé(e)s !…

Marissé

L’auteur original de ce texte est difficilement identifiable. Un de nos lecteurs nous a signalé qu’il ressemble fortement au scénario du court-métrage ci-dessous “Pizza 2015″ produit par Atmosphère Production (qui nous a donné l’autorisation de le publier). Mais d’autres l’on aussi trouvé dans des mailing-lists de 2003 et 2005.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

… suite aux dérives de l’interconnexion des données informatiques.

Standardiste : Speed-Pizza, bonjour.

Client : Bonjour, je souhaite passer une commande s’il vous plaît.

Standardiste : Oui, puis-je avoir votre NIN, Monsieur ?

Client : Mon Numéro d’Identification National ? Oui, un instant, voilà, c’est le 6102049998-45-54610.

Standardiste : Je me présente, je suis Noa Legarrec-Garcia. Merci M. Jacques Lavoie. Donc, nous allons actualiser votre fiche, votre adresse est bien le 174, avenue de Villiers à Carcassonne, et votre numéro de téléphone le 04 68 69 69 69. Votre numéro de téléphone professionnel à la Société Durand est le 04 72 25 55 41 et votre numéro  de téléphone mobile le 06 06 05 05 01. C’est bien ça, Monsieur Lavoie ?

Client (timidement) : Oui !

Standardiste : Je vois que vous appelez d’un autre numéro qui correspond au domicile de Melle Isabelle Denoix, qui est votre assistante technique. Sachant qu’il est 23h30 et que vous êtes en RTT, nous ne pourrons vous livrer au domicile de Melle Denoix que si vous nous envoyez un XMS à partir de votre portable en précisant le code suivant AZ25/JkPp+88.

Client : Bon, je le fais, mais d’où sortez-vous toutes ces  informations ?

Standardiste : Nous sommes connectés au système croisé, Monsieur Lavoie.

Client (soupir) : Ah bon ! Je voudrais deux de vos pizzas spéciales mexicaines.

Standardiste : Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, Monsieur Lavoie.

Client : Comment ça ???…

Standardiste : Votre contrat d’assurance maladie vous interdit un choix aussi dangereux pour votre santé, car selon votre dossier médical, vous souffrez d’hypertension et d’un niveau de cholestérol supérieur aux valeurs contractuelles. D’autre part, Melle Denoix ayant été médicalement traitée il y a trois mois pour hémorroïdes, le piment est  fortement déconseillé. Si la commande est maintenue, la société qui l’assure risque d’appliquer une surprime.

Client : Aie ! Qu’est-ce que vous me proposez alors ?

Standardiste : Vous pouvez essayer notre pizza allégée au yaourt de soja, je suis sûre que vous l’adorerez…

Client : Qu’est-ce qui vous fait croire que je vais aimer cette pizza  ?

Standardiste : Vous avez consulté les “Recettes gourmandes au soja” à  la bibliothèque de votre comité d’entreprise la semaine dernière,  Monsieur Lavoie et Melle Denoix a fait, avant-hier, une recherche sur le Net, en utilisant le moteur “booglle2.con” avec comme mots clés “soja”  et “alimentation”. D’où ma suggestion.

Client : Bon d’accord. Donnez-m’en deux, format familial. 

Standardiste : Vu que vous êtes actuellement traité par Dipronex et  que Melle Denoix prend depuis deux mois du Ziprovac à la dose de trois comprimés par jour et que la pizza contient, selon la législation, 150 mg de Phénylseptine par 100g de pâte, il y a un risque mineur de nausées si vous consommez le modèle familial en moins de sept minutes. La législation nous interdit donc de vous livrer. En revanche, j’ai le feu vert pour vous livrer immédiatement le modèle mini.

Client : Bon, bon, ok, va pour le modèle mini. Je vous donne mon  numéro de carte de crédit.

Standardiste : Je suis désolée Monsieur, mais je crains que vous ne  soyez obligé de payer en liquide. Votre solde de carte de crédit Visa dépasse la limite et vous avez laissé votre carte American Express sur votre lieu de travail. C’est ce qu’indique le Credicard Satellis Tracer.

Client : J’irai chercher du liquide au distributeur avant que le livreur n’arrive.

Standardiste : Ça ne marchera pas non plus, Monsieur Lavoie, vous  avez dépassé votre plafond de retrait hebdomadaire.

Client : Mais, ce n’est pas vos oignons ! Contentez-vous de m’envoyer les pizzas ! J’aurai le liquide. Combien de temps ça va prendre ?

Standardiste : Compte tenu des délais liés aux contrôles de qualité, elles seront chez vous dans environ quarante-cinq minutes. Si vous êtes pressé, vous pouvez gagner dix minutes en venant les chercher, mais transporter  des pizzas en scooter est pour le moins acrobatique.

Client : Comment diable pouvez-vous savoir que j’ai un scooter ?

Standardiste : Votre Peugeot 408 est en réparation au garage de  l’Avenir, en revanche, votre scooter est en bon état puisqu’il a passé le contrôle technique hier et qu’il est actuellement stationné devant le domicile de Melle Denoix. Par ailleurs j’attire votre attention sur les risques liés à votre taux d’alcoolémie. Vous avez, en effet réglé quatre cocktails Afroblack au Tropical Bar, il y a quarante-cinq minutes. En tenant compte de la composition de ce cocktail et de vos  caractéristiques morphologiques, ni vous, ni Melle Denoix n’êtes en état de conduire. Vous risquez donc un retrait de permis immédiat.

Client : @#/$@& ?# !

Standardiste : Je vous conseille de rester poli, Monsieur Lavoie. Je  vous informe que notre standard est doté d’un système anti-insulte en  ligne qui se déclenchera à la deuxième série d’insultes. Je vous  informe en outre que le dépôt de plainte est immédiat et automatisé. Or, je vous rappelle que vous avez déjà été condamné en juillet 2014  pour outrage à agent.

Client (sans voix) : …

Standardiste : Autre chose, Monsieur Lavoie ?

Client : Non, rien. Ah si, n’oubliez pas le Coca gratuit avec les  pizzas, conformément à votre pub.

Standardiste : Je suis désolée, Monsieur Lavoie, mais notre démarche qualité nous interdit de proposer des sodas gratuits aux personnes en surpoids. Cependant à titre de dédommagement, je peux vous consentir 15% de remise sur une adhésion flash au contrat Jurishelp, le contrat  de protection et d’assistance juridique de Speed assurance. Ce contrat  pourrait vous être utile, car il couvre, en particulier, les frais  annexes liés au divorce… Vu que vous êtes marié à Mme Claire Lavoie, née Girard, depuis le 15/02/2008 et vu votre présence tardive chez Melle Denoix, ainsi que l’achat il y a une heure à la pharmacie du Canal  d’une boîte de quinze préservatifs et d’un flacon de lubrifiant à usage intime. À titre promotionnel, je vais faire joindre aux pizzas un bon de 5 euros de réduction pour vos prochains achats de préservatifs valable chez Speed-Parapharma. Toutefois, veuillez éviter les pratiques susceptibles d’irriter les hémorroïdes de Melle Denoix, pour lesquelles Speed-Parapharma se dégage de toute responsabilité.

Bonsoir Monsieur et merci d’avoir fait appel à Speed-Pizza

Image CC Flickr Stéfan et joshfassbind.com

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http://owni.fr/2011/02/05/voila-a-quoi-pourrait-ressembler-la-commande-dune-pizza-en-2015/feed/ 62
La science-fiction en voie de disparition? http://owni.fr/2011/01/12/la-science-fiction-en-voie-de-disparition/ http://owni.fr/2011/01/12/la-science-fiction-en-voie-de-disparition/#comments Wed, 12 Jan 2011 09:21:15 +0000 Capucine Cousin http://owni.fr/?p=41967 J’y ai passé près de 3 heures dimanche matin, j’en ai pris plein les yeux; Tous ces personnages, ces images me renvoyaient à mon enfance… ma culture SF en quelque sorte – accumulée dans les bouquins, séries et films. Il faut absolument courir voir l’expo “Sciences & fiction”, qui se tient en ce moment à la Cité des Sciences. Comme souvent à La Villette, l’expo est d’une richesse inouïe, autant scientifique que culturelle.

La boutique de produits dérivés, à quelques pas de l’expo, vaut aussi le détour: mugs Star Wars, sabre laser grandeur nature (déboursez 150 €), DVD, BD, et même affiche de Star Wars en effet 3D…

C’est assez touchant, car notre culture SF rejoint forcément notre culture geek: quel techie n’est pas fan de Star Wars, ne voue pas un culte absolu à Blade Runner, Terminator ou encore Minority Report ?

Un couloir pédagogique impressionnant, où j’ai de nouveau 12 ans, des étoiles plein les yeux: entre ces exemplaires de livres de Mary Shelley, Edgar Poe et Jules Verne, qui ont été les premiers auteurs à s’emparer de la science comme support à des récits réalistes, les premiers films de science-fiction qui tournent en boucle (Voyage dans la Lune de Méliès en 1902, La femme dans la lune de Fritz Lang, 1919, Métropolis de Fritz Lang, 1929…), la culture SF a été jalonnée de plusieurs œuvres fondatrices… jusqu’aux premiers pas d’Armstrong sur la lune, où tout devenait possible. Pour Isaac Asimov, la SF est

la branche de la littérature qui se soucie des réponses de l’être humain aux progrès de la science et de la technologie.

Elle tient autant du divertissement, qui nous permet de nous évader, de rêver, que du récit d’anticipation, avec en creux une réflexion sur l’avenir de l’humanité (rien que cela…).

Une culture SF nourrie, donc, par une pléiade de livres anciens, mais aussi, véritables jalons pour une culture de fan, d’affiches, et des premiers produits dérivés et premières revues – les pulps, dont Science Wonder Stories, revue où apparaît pour la première fois le terme “science-fiction”, en 1929.

Le cinéma hollywoodien s’est emparé à merveille de la culture SF. Au fil des couloirs que l’on parcourt, on prend conscience de ces films et sagas (intergalactiques) qui ont nourri un imaginaire collectif, ont façonné notre univers mental. Les combinaisons et les robots conçus pour le cinéma s’alignent dans les couloirs, alors que des extraits des films-cultes tournent en boucle. Ils sont tous devenus cultes, font partie de la culture SF de l’honnête homme du XXIème siècle: Star Wars, la Planète des singes, Star Trek, Terminator

Culture SF muséifiée

Est-ce que la culture SF parvient encore se renouveler, alors que ce qu’elle préfigurait – l’ère du numérique, des mondes virtuels, des nanotechnologies, des robots – se concrétise plus vite que l’on aurait pu le croire ? Il semblerait bien que la vraie culture SF soit en train de s’éteindre. Et que cette gigantesque expo, qui présente manuscrits, romans, pulps, storyboards (celui de Star Wars a déjà une valeur historique), extraits de films en pagaille, et vaisseaux grandeur nature retracent une culture SF (déjà) muséifiée, en voie d’extinction.

Expo_SF_La_Vilette_008.jpg

Provoc’ de ma part, vu le succès gigantesque qu’a rencontré en 2010 Avatar, incarnation d’une nouvelle génération de films de SF en 3D ? Par vraiment. Si on regarde la chronologie des films de science-fiction, la production hollywoodienne de ce genre en devenir connaît un pic dans les années 60-70, grâce à ce bon vieux Neil Armstrong qui en a fait rêver plus d’un en foulant de quelques pas sur la Lune – et surtout à la Guerre Froide, où les extraterrestres et autres petits hommes verts menaçants permettaient de symboliser l’Ennemi, l’hydre communiste…

Années 80-90 : sortie de sagas comme Star Wars, Terminator, Star Trek, Alien… Des films d’actions hollywoodiens certes, mais où s’entremêlent récits d’anticipation, une réelle réflexion sur notre avenir, les enjeux environnementaux et humains.

Philip K. Dick, génial inspirateur de scénarios hollywoodiens

Dans cette même période sortent trois films cultes pour moi (mais pas que ;): Blade Runner de Ridley Scott, sombre film où Harisson Ford incarne un flic face à des androïdes / répliquants qui semblent de plus en plus humains… Et qui sait, peuvent mimer manifester des émotions.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Mais aussi Total Recall de Paul Verhoeven, et Minority Report de Steven Spielberg (en 2002, certes). Leur point commun: tous trois sont tirés de romans de Philip K. Dick. Seulement voilà, le maître des récits d’anticipation est décédé en 1982 – une source d’inspiration non négligeable pour l’industrie du cinéma s’est alors tarie.

Les films qui s’ensuivent sont plutôt des dérivés de SF : des space operas tirés de Star Wars. Mais aussi des récits d’heroic fantasy, films à grand spectacle pour enfants qui sortent souvent lors des fêtes de fin d’année – tels Le seigneur des anneaux ou Les contes de Narnia.

La culture SF condamnée ?

Les derniers films dans le sillage de la culture SF d’anticipation: Minority Report donc, qui anticipait plusieurs innovations technologiques qui commencent à s’inscrire dans notre quotidien – Steven Spielberg s’était d’ailleurs entouré de scientifiques du MIT entre autres.

Mais aussi le très sous-estimé Starship Troopers de Paul Verhoeven (1997): il y dénonce avec une ironie subtile une société dirigée par des militaires, et une diffusion en masse de la propagande par les médias: le film, d’avant-garde, qui sort à peine quelques années après la Guerre du Golfe, et coïncide avec l’arrivée du phénomène de l’internet dans les foyers, et injustement décrié par la presse US.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Ou encore la trilogie Matrix, entamée par les frères Washowski en 1999 – alors que le grand public commençait à s’emparer de l’univers du Net et des réseaux virtuels.

Les derniers en date ? 2012, qui tient plutôt du film-catastrophe (et blockbuster, avec plus de 225 millions de dollars de recettes), carrément épinglé par la Nasa comme “pire film de science-fiction” d’un point de vue scientifique… Laquelle a dû ouvrir un site pour contrebalancer les contre-vérités qu’il véhiculait !

Inception, certes gros succès outre-Atlantique, relevait plutôt du film complexe que du film qui nous projetait vers le futur. Avatar a avant tout installé la 3D sur le grand écran… Mais repose sur un scénario gentillet et écolo.

Comme me le signale @tiot en commentaire, il y a eu aussi le surprenant District 9 (qui avait pour particularité de se dérouler en Afrique du Sud), et surtout Moon, un Ovni cinématographique hommage à 2001, L’Odyssée de l’espace (réalisé par le fils de David Bowie, pour la petite histoire), que j’avais beaucoup aimé. Le pitch: Sam Bell vit depuis plus de trois ans dans la station lunaire de Selene, où il gère l’extraction de l’hélium 32, seule solution à la pénurie d’énergie sur Terre. Implanté dans sa «ferme lunaire», ce fermier du futur souffre en silence de son isolement et de la distance le séparant de sa femme, avec laquelle il communique par web-conférences. Il a pour seul compagnon un robot futé et (trop) protecteur… Jusqu’à ce que, à quelques semaines de l’échéance de son contrat, il se découvre un clone. Un film peut-être trop strangfe pour l’industrie du cinéma… Malgré deux ans de buzz sur la toile, le film est sorti au printemps 2010… directement en DVD!

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Les sorties de films SF prévues ces prochains mois ? Pour l’essentiel des remakes ou suites des chefs d’œuvres passés… Preuve que l’industrie du cinéma a du mal à se renouveler dans ce registre. Il y a bien sûr Tron : Legacy, suite du cultissime Tron de… 1980. Et, pour 2012 est annoncé une réadaptation par Pierre Morel de Dune… En attendant Avatar 2 et Avatar 3

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Article initialement publié (et commenté) sur Miscellanées

Photo cc Flickr : Rufus Gefangenen / Alex No Logo / Jovick /

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“Battle : Los Angeles”, les ovnis attaquent ! http://owni.fr/2010/12/13/battle-los-angeles-les-ovnis-attaquent/ http://owni.fr/2010/12/13/battle-los-angeles-les-ovnis-attaquent/#comments Mon, 13 Dec 2010 10:55:00 +0000 Alexis Hyaumet http://owni.fr/?p=38948

Battle: Los Angeles, l’un des films de science-fiction les plus attendus de l’année prochaine, a révélé sa première véritable bande-annonce hier sur le Net. Réalisé par Jonathan Liebesman, le film dépeint la résistance armée face à une attaque extra-terrestre de grande ampleur.Les images impressionnantes de ce futur blockbuster révèlent des indices visuels très particuliers et montrent aussi que le long métrage partage un fond commun avec ses pairs contemporains, et au-delà même du genre SF.

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Ce qui nous frappe au premier abord, c’est cette ce tournage caméra à l’épaule, plongeant le spectateur au cœur de la bataille. A l’opposé des grandes envolées en 3D de l’Avatar de James Cameron, Battle: Los Angeles préfère cet aspect “documentaire” que l’on retrouve dans Cloverfield (un monstre géant dans le rues de New York filmé depuis une caméra vidéo amateur) et District 9 (un reportage à Johannesburg sur le transfert d’extra-terrestres d’un camp de réfugiés vers un autre). Tout comme celui de Jonathan Liebesman, ces films de Matt Reeves et de Neill Blomkamp sont leurs premières expériences d’un cinéma à gros budget, à effets spéciaux. Ces derniers ont cependant favorisés l’image vidéo bousculée et malmenée à la majesté d’un plan d’ensemble en Cinémascope ou à la fluidité d’une steadycam pour raconter ces histoires bigger than life en les filmant à hauteur d’homme, comme s’il fallait les ancrer encore plus profondément dans un réel visuel avec ces images artificielles dignes d’un reporter de guerre. Dans le même genre, les prochains Monsters et Skyline, où des extra-terrestres s’en prennent aussi à Los Angeles, ont choisis une approche esthétique du même ordre.

Les images ci-dessus sont issues de la première galerie d’affiches promotionnelles de Battle: Los Angeles que l’on retrouve au début de la bande-annonce sous forme de diapositives. Ces quatre clichés en noir et blanc sont formellement tirés de cet imaginaire visuel du folklore des photographies d’OVNI, et nous sont avancés comme des signes avant-coureurs du drame qui va se jouer dans le long métrage. Plus que d’intégrer la science-fiction par les codes du cinéma direct au présent, le film de Jonathan Liebesman inscrit aussi le récit dans un passé bien défini.

De plus, en opposition à la technologie numérique qui se charge de la captation du présent, le caractère analogique de ces “preuves” rappelle celui du titre du prochain film de J.J. Abrams, autre nouvelle figure incontournable de la science-fiction hollywoodienne (réalisateur du dernier Star Trek et producteur de Cloverfield). Super 8 présentait d’ailleurs à la fin de sa bande-annonce un objectif de caméra (ci-dessus à droite), depuis laquelle d’autres “preuves” semblables ont pu être enregistrées sur un support physique analogique potentiellement incontestable.

Ci-dessus, ce plan est l’un des plus intéressants, car tourné en lumière infrarouge donnant à l’image cette teinte verte bien spécifique. Ce type d’image bien spécifique est très rarement utilisé dans la fiction à grand spectacle. Mais lorsque l’on essaye de se remémorer d’autres exemples représentant cette “nuit verte”, on se réfère systématiquement aux dernières guerres menées par les États-Unis au Moyen Orient. Le spectre de la guerre en Irak refait ici surface avec ces militaires, vêtus d’un uniforme couleur sable, se retrouvent dépassés par ces belliqueux étrangers venus d’ailleurs. Côté décor, les ruines de Los Angeles transforment la “cité des anges” en un véritable territoire de guérilla, très similaire aux actuelles zones de combats urbains en Irak ou en Afghanistan.

En parallèle avec ce plan extrait du Jour d’après de 2004 (ci-dessus à gauche), on note aussi dans Battle: Los Angeles la forte présence d’images dérivées des médias de l’information, notamment de journaux télévisés, avec des reporters courageux en plein cœur de l’action. La télévision est d’ailleurs devenue une figure presque incontournable dans le genre de la science-fiction catastrophe, depuis laquelle les personnages civils comme militaires suivent le cours des événements au fil des minutes. Le journal télévisé et les reportages en direct, les fameux breaking news, ajoutent une valeur supplémentaire de réalisme à la fiction. Sans oublier la publicité faite pour les CNN, Fox News et autre MSNBC, on compte déjà quatre plans dans la bande-annonce contenant ce type de représentations qui partage notre quotidien.

Il serait intéressant d’approfondir le rôle du médium télévisuel dans le genre cinématographique qu’illustrera en avril prochain Battle: Los Angeles, mais la nouvelle génération de cinéastes se lançant dans la science-fiction cherche désormais à raconter ces fictions par une mise en scène forgée dans le réel et Jonathan Liebesman tentera avec son film à nous convaincre du constat qu’établit en 1950 le titre du célèbre ouvrage de Donald Keyhoe : The Flying Saucers Are Real !

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Publié sur le site Culture Visuelle sous le titre “Battle:LosAngeles”, les soucoupes volantes sont réelles !

Captures d’écran de la bande annonce du film Battle:Los Angeles

Crédits photo sous licence CC par cypherone – TaiwanPaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales

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Kyrou: face au dieu Google, préserver “l’imprévisible et des sources de poésie” http://owni.fr/2010/11/17/kyrou-face-au-dieu-google-preserver-l%e2%80%99imprevisible-et-des-sources-de-poesie/ http://owni.fr/2010/11/17/kyrou-face-au-dieu-google-preserver-l%e2%80%99imprevisible-et-des-sources-de-poesie/#comments Wed, 17 Nov 2010 15:53:33 +0000 Guillaume Ledit http://owni.fr/?p=36002 Dans Google God, sous-titré “Big Brother n’existe pas, il est partout”, et publié aux Éditions Inculte, Ariel Kyrou déshabille le dieu Google. Dans cette critique radicale mais non manichéenne de la firme de Mountain View, l’ancien rédacteur en chef adjoint d’Actuel analyse ce “monstre gentil”, de sa genèse à ses récents développements, en passant par l’imaginaire qui le nourrit.

Structuré en différents chapitres qui interrogent notre rapport à Google, l’ouvrage part de l’influence du milieu universitaire sur Larry Page et Sergey Brin, s’ arrête un instant sur la polémique autour de la numérisation des grandes bibliothèques, puis s’intéresse au développement de l’entreprise comme business fructueux avant de se pencher sur nous autres, les utilisateurs, individus connectés et soumis aux évolutions de l’outil. En prenant encore du recul à la fin de l’ouvrage, on se rend compte que ce qui peut poser problème n’est pas la société Google mais la société de Google.

Entretien avec l’auteur autour de ce dieu spinozien.

Pourquoi s’attaquer à déconstruire Google, et pas l’une des nombreuses autres incarnations du capitalisme numérique comme Facebook ?

La raison est double. Il y a une raison objective qui est qu’on est en train de vivre une mutation perpétuelle du capitalisme, un changement constant. Aujourd’hui, les acteurs de transformation de ce capitalisme sont dans les vecteurs de création, donc dans Internet. Je considère ce type de capitalisme immatériel, de capitalisme de la connaissance qui est à la base même de Google, comme beaucoup plus avant-gardiste et intéressant que celui de Facebook, Amazon ou Microsoft. Et ceci pour une raison très simple : un peu comme nous, Google est à la fois le copié et le copieur, à la fois le maître et l’esclave, et ce en permanence.

C’est-à-dire qu’il nous domine comme nous nous dominons nous-mêmes. C’est une sorte d’hégémonie assez bizarre qui permet de mettre “Google sucks” dans son moteur de recherche Google alors que Facebook ne permet pas de mettre “Facebook sucks” sur sa page. C’est la métaphore de l’apiculteur. Comme l’apiculteur, Google a intérêt à ce que les abeilles pollinisent et enrichissent l’écosystème dans son entier puisqu’après il va en tirer profit (avec le miel et la cire). Yann Moulier-Boutang le montre très bien: c’est un type de capitalisme qui encourage les internautes-abeilles à polliniser, à utiliser les connaissances qu’ils pourront tirer de Google en offrant, donnant, en copiant et en étant copié. Sur ce registre-là, il laisse la main à l’utilisateur.

C’est un type de capitalisme très intéressant. L’ensemble d’Internet fonctionne un peu dans cette logique-là mais Google en est l’archétype.

En plus, l’objectif Google est d’être le relais de toute l’information du monde, mais pas de la posséder. Facebook, au contraire, possède ses pages, et est dans une logique assez propriétaire. Apple, ce sont des empereurs : ils ont raison quoi qu’il arrive. Google dit: “je ne veux pas créer l’iPod et l’iPad, je ne vais pas être le créateur, juste votre soutien permanent”.

Google n’est pas un dieu créateur, c’est un dieu spinozien en ce sens qu’il est le relais, ou du moins qu’il se veut le relais d’une nouvelle nature qui est celle d’Internet.

Il s’agit là de la première raison de mon intérêt pour Google : ce type de capitalisme assez passionnant et assez redoutable qu’il construit avec notre connivence.

La deuxième raison, c’est qu’effectivement je suis un utilisateur de Google, et que l’objet me fascine. D’autant plus qu’il existe un côté libertaire chez eux. J’ai été au mensuel Actuel, aujourd’hui disparu, donc je sais ce que c’est qu’une entreprise nourrie des valeurs de mai 1968 et qui se retrouve dans le marché, va chercher de la pub, qu’elle aime ça ou non, et qui fait comme si ça n’existait pas. Je l’ai vécu. Il y a un refus presque naturel et systématique de cette nature-là, une croyance en la capacité à changer réellement l’entreprise. Voire à changer le monde, et à exister dedans en gardant sa totale intégrité. Comme si le monde ne pouvait pas vous contaminer en retour. Chez Google, il y a cette vision presque naïve d’ une entreprise différente, qui pourrait inventer un autre type de capitalisme ; il n’ y a là-bas, par exemple, que des petites équipes, sans manager au sens traditionnel du terme.

Il y a tout ce côté un peu post-soixante-huitard très bien décrit par Eve Chiapello et Luc Boltanski dans Le Nouvel Esprit du capitalisme, publié en 1999. Leur livre, très important, à ce défaut de ne partir que des des textes de management. À l’époque, leur vision était purement théorique. Les textes de management sont des outils très éloignés de la réalité. Les gens qui bossent dans des grosses boîtes savent qu’on est à des années-lumières de la « logique artiste » que les deux auteurs ont justement perçu dans ces
textes.

Avec Google, on a, pour la première fois à mon sens, l’archétype même de ce dont Chiapello et Boltanski parlaient : un capitalisme qui a complètement intégré la critique artiste et qui se nourrit de son contraire en permanence. Mieux : Google va devenir l’archétype même du nouvel entubage publicitaire parce qu’au départ, ils sont radicalement contre la publicité.

La salle de jeu du GooglePlex, à Zurich

C’est quelque chose que l’on ressent très bien dans la description de la longue marche de Google vers la publicité, et dans l’évocation du Googleplex, où les salariés, que vous décrivez comme de grands enfants, sont confinés.

Je dois admettre en toute honnêteté être assez en empathie avec ça et être moi-même très ambigu par rapport à cette identité. Je pense que beaucoup de gens travaillant dans les circuits du Net vivent la même chose mais sans peut-être le recul que j’ai, parce que je l’ai vécu avant les autres, et que je n’ai plus vingt ans mais plus de quarante. Au fond, j’ai déjà vécu ce qui est devenu commun, c’est-à-dire une sorte de croyance à moitié vraie de pouvoir exister dans un cocon séparé du monde qui pourrait être gentil dans un monde méchant, qui pourrait changer réellement un monde qui est d’une lourdeur ahurissante.

Ce sentiment d’être dans une sorte d’exception permanente est quelque chose de très commun dans le monde du Net.

Il y a quand même une différence dans le pragmatisme économique qui tord un peu l’idéal des premières communautés du Net, celui des pères fondateurs et des premières communautés sur le réseau. Ce qu’introduisent Page et Brin dans cet imaginaire, c’est justement ce pragmatisme économique. Est-ce que c’est cette deuxième génération qui transforme le paradigme ?

Je crois que le paradigme s’est transformé tout seul. Je crains que les premiers utopistes du Net n’aient vécu dans des circuits assez forts mais assez restreints. L’exemple typique c’est quelqu’un comme Hakim Bey, un vrai anarchiste qui a développé le concept de la TAZ (Zone d’Autonomie Temporaire). Il a écrit ce qui est devenu l’un des livres cultissimes du Net alors qu’il venait de milieux anarchisants et libertaires et qu’il était un grand spécialiste de la piraterie, sous son vrai nom de Peter Lamborn Wilson. Ce personnage est passé par l’Internet, il l’a défini avec ces logiques de carte permanente, de mouvement temporaire, de moments de fête qui disparaissent, il a décrit un univers qui était réellement ceux des premiers utopistes du Net. Des tas d’autres gens ont tenté de s’y retrouver par la suite, mais lui-même a quitté ce monde-là, comme s’il considérait que la vie était ailleurs. Dans son bouquin suivant, il revendiquait d’ailleurs le poitrine contre poitrine, le retour au corps finalement.

Je ne dis pas qu’il a raison, mais il y a une logique, celle de la vie et de la survie dans le monde tel qu’il est. Or c’ est ce monde capitaliste qui oblige au pragmatisme. En inventant sans cesse, on croit le changer, mais on le nourrit de la plus belle des manière, et il adore ça, ce Léviathan capitaliste qui nous consume à petits feux.

Google est une entreprise qui innove sans cesse, abandonnant des projets, en lançant d’autres… Ce qui permet de faire comme si la contrainte n’existait pas, qu’on pouvait à chaque fois la dépasser.

C’est un des points forts de l’auto-aveuglement de Google, et d’autres entreprises, qui repose sur la course permanente à l’innovation et sur l’open-source. Même si je protège mon invention de départ comme le fait Google, je cultive le monde de gens qui me sont proches. Avec l’ open-source qui n’ est pas le logiciel libre, je me positionne un peu comme le grand-papa qui adoube pour mieux étendre son univers.

Ce qui fait de Google un dieu, c’est que sa nature est ancrée dans la diffusion et l’appropriation de l’information ?

C’est une idée qui a mal été comprise et interprétée par les critiques de Google.

Il faut savoir que dans l’imaginaire de Google, qui est très proche de celui du transhumanisme, de gens comme Ray Kurzweil, l’information est le carburant vital de toute vie.

Pour Google comme pour Kurzweil, la vie ne repose pas sur la matière, le carbone en l’occurrence, mais elle repose sur l’organisation de la matière, c’est-à-dire l’information : la programmation et l’ADN. Le premier point, c’est que cette toute-puissance est dans l’information qui régit l’univers, et qui régit la vie. Sur ce registre, j’adore cette interview dans Le Monde, où Larry Page dit,  l’air de rien, “on veut être le relais de toute l’information du monde, pas seulement une partie”. C’est génial parce qu’en étant le relais, ils ne sont pas les créateurs de l’information : ils veulent tout relayer, tout servir, que tout passe d’une manière ou d’une autre par leur prisme. Et ils veulent être les serviteurs de ça, d’où la volonté de numériser l’ensemble des bouquins de la planète et ainsi de suite. Le Net doit devenir le monde.

C’est pour ça que ce dieu est un dieu immanent. Il est en nous, et nous laisse créer, c’est notre information. C’est mon information que je construis, mais je la construis grâce à Google. Elle ne lui appartient pas, mais ce qui lui permet d’exister, c’est que l’on passe par Google.

Vous dites que Google fait donc de nous de petits démiurges qui se manifestent par leur ombre informationnelle… De quoi s’agit-t-il ?

Comme je l’évoquais, Google se veut non pas le créateur d’une partie de l’information du monde (contrairement à ce que fait Apple via des objets précieux et le software qui l’ accompagne, ainsi que Facebook, via des pages que je crée avec ses briques logicielles à lui et qui restent sa propriété) :

Étant relais, il n’est pas propriétaire. Étant le serviteur intégral, il peut être partout.

Pour comprendre le côté démiurgique de cette ambition, il faut s’interroger sur ce qu’est Internet et comment il évolue. Internet est né d’abord de quelques vieux PC, il s’est multiplié par tout un tas de biais, il est passé dans le monde des PC et des ordinateurs portables, il devient maintenant présent dans le monde de ces petits génies personnels qui ne nous abandonnent jamais que sont les téléphones mobiles, il nous accompagne en permanence, on s’en nourrit sans cesse et de plus en plus, il va être dans les objets. Il est dans les objets. Dans les vingt ans qui viennent, l’information va être partout présente, accessible partout. Les objets vont nous parler : on va être comme en discussion perpétuelle avec eux.

L’information va être aussi omniprésente que l’électricité, aussi naturelle.

C’est le monde vers lequel on va. Et dans ce monde, qu’est-ce qui justifie de pouvoir à tout moment être au courant de ce qui se passe partout, d’être dirigé sur la bonne route, d’avoir la possibilité d’être prévenu qu’un livre introuvable se trouve à proximité ? C’est que j’ai joué le jeu de l’information, que j’en ai besoin et qu’elle m’enrichit réellement.

Au fond, je suis enrichi de plus en plus parce que tout ce que je fais, tous mes mouvements, tous mes actes quels qu’ils soient sont tracés, sont connus et reconnus par tous ces biais électroniques, par toutes les connexions, les dialogues que je tisse avec mon environnement : tout ça crée une ombre d’information. C’est-à-dire un avatar qui est en quelque sorte mon double informationnel.

Le double informationnel, c’est cette prédiction permanente de moi-même.

C’est ce qui fait qu’on va anticiper tous mes désirs, qu’on va savoir ce que je cherche parce qu’on aura étudié tout ce que je fais. Mon avatar va être enrichi jusqu’à devenir une sorte de guide permanent, il va presque me connaître mieux que moi-même, parce c’est une sorte de corps statistique. C’est une création qui nous ressemble énormément.

Maîtriser cet avatar, c’est, en terme de potentiel pour une entreprise, absolument immense.

Dans cette logique divine, c’est forcément être partout présent avec moi. On retrouve cette idée d’immanence : Dieu est présent via l’âme que chacun est censé avoir. Il est présent par notre âme cybernétique.

Pour autant, cet avatar de données ne nous dépossède pas au sens où nous  l’avons nous-mêmes construit sans le vouloir, mais en même temps ce n’est pas nous.

Google n’est pas un Dieu qui punit et qui promet la vie éternelle. En revanche, il va vraisemblablement pouvoir prédire certains de nos comportements. Et là on rentre dans quelque chose qui est très important dans l’imaginaire de Google et dans le vôtre : l’imaginaire de la science-fiction, celui de K. Dick notamment. Vous écrivez même : “Nous vivons dans un monde de science fiction.”

C’est effectivement un peu mon leitmotiv que je nourris d’écrit en écrit. Dans la conclusion de Google God, j’utilise la métaphore de Minority Report en évoquant precrime, l’anticipation des délits. On est dans un système où on peut tout simplement en permanence anticiper les délits. Il y a des brigades qui interviennent pour les empêcher avant qu’ils ne soient commis.

Ce que les gens ont peu vu dans Minority Report, c’est qu’il y autre chose : ce bien-être permanent. La maison parle à Tom Cruise, les voitures roulent toutes seules… C’est un monde totalement hygiénique, propre, design, dans lequel les pubs parlent directement à notre cerveau comme si elles étaient nos amies pour la vie. On est dans un monde sans bug, un monde parfait, Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. C’est un monde où tout est tellement fluide, où nos désirs de consommation sont satisfaits tellement rapidement qu’on n’a même plus besoin d’aller commettre des délits.

Ce que les gens n’ont pas bien repéré dans le film comme dans la nouvelle de Dick, c’est que precrime, c’est la correction du bug, de l’exception qui confirme la règle. Et la règle, c’est que le système de contrôle fonctionne sans même que ce soit nécessaire, puisque les gens savent que precrime existe. Donc sans flics, sans brigades d’intervention, chacun va naturellement incorporer la norme. D’autant qu’elle est très souple et permet toutes les déviances, sexuelles ou non. L’objectif n’est plus du tout moral, il est d’être “droit”, en permettant au système d’anticiper grâce à votre avatar de données tout ce que vous pouvez faire et de vérifier que ça rentre dans le cadre. L’ennemi de ce monde là, c’est l’imprévisible : la chose qui n’est pas anticipée. C’est l’ennemi parce que le contrôle ne se joue plus dans l’espace.

L’espace terrestre est d’ailleurs totalement repéré, connu, quadrillé : qu’est-ce que Google Street View si ce n’est le quadrillage total de l’espace ?

Le contrôle se joue dans le temps, c’est-à-dire qu’il faut empêcher l’imprévisible, empêcher le hasard d’intervenir pour créer des surprises, des choses qu’on n’attendait pas. Ce qui est par ailleurs la grande difficulté du web, puisqu’on a toujours tendance à aller vers ce qu’on connaît. Cette logique d’empêcher l’imprévisibilité, d’essayer de tout intégrer, constitue un système de contrôle qui ne se fait plus dans l’espace mais dans le temps. C’est d’ailleurs intéressant de voir les récents travaux de Google comme Google Instant : on anticipe ce qu’on imaginait avant même que ce soit écrit.

Tout se système semble remettre en cause notre libre-arbitre : que devient l’individu tant tout ça ?

C’est une vraie question. Je me projette dans dix ans, je me promène à Saint-Rémy de Provence, mon téléphone portable dans la poche, je passe devant une librairie et j’entends une sonnerie. Un morceau de KLF, qui est ma musique de science-fiction. Je regarde et, comme mon avatar me connaît mieux que moi-même, le robot Google me dit : “Là, tu trouveras le scénario introuvable, le bouquin introuvable, fait par Philip K. Dick lui-même, de ce qu’aurait été Ubik en film.” C’est moi qui ait voulu le trouver ce bouquin, je sais qu’il est censé être totalement épuisé. Et il y en a un exemplaire là. Est-ce que ce qui s’est passé là sert mon libre-arbitre ? C’est une question importante.

Je crois que la notion de libre-arbitre évolue, comme la notion de vrai et de faux : tout aujourd’hui est faux et fabriqué, donc la notion de juste est plus importante que la notion de vrai. De la même façon, on peut dire que la notion primordiale n’est pas celle de libre-arbitre, qui est une sorte de leurre quoi qu’il arrive, mais celle d’imprévisibilité qui va avec l’anonymat et la capacité à dire non, à regimber comme disait K.Dick. Est-ce que l’enjeu finalement, plutôt que le libre-arbitre, ne serait pas le libre-refus, la libre-désobéissance, la libre-création, la capacité à aller contre soi-même d’une certaine manière. Se dissocier de son double.

Pour reprendre mon exemple du bouquin, si en sortant de la librairie je croise un vieux copain qui partage la même passion que moi et que je lui offre, là, on est dans l’imprévisible, dans la coïncidence, dans l’envie qui me dépasse moi-même. Soudainement, on glisse vers l’imprévisible. Et on est peut-être au-delà du libre-arbitre, qui est dans la capacité à se surprendre soi-même en permanence. Et c’est mieux que le libre-arbitre qui suppose une maîtrise, qui est à mon avis illusoire : on ne se maîtrise pas soi-même.

Est-ce qu’on peut lier cela à la notion de hacking ? Hacker la machine et notre propre ombre informationnelle ?

Je me souviens de discussions avec Jean Baudrillard. Dans un de ces derniers bouquins, Le Pacte de lucidité ou l’intelligence du mal, il parle d’un mur de réalité intégrale, une sorte de totalitarisme soft dont Google pourrait être l’archétype. Mais la perfection n’existe pas, donc la réalité intégrale n’existe pas.

Ce qui formidable dans ce monde, c’est qu’on a beau être dans un univers total de 0 et de 1, il y aura toujours des hackers pour détourner et des gens pour inclure du bug dans la machine.

L’une des clés est là, ne serait-ce qu’au niveau de l’individu : hacker, s’échanger des cookies… Ne serait-ce que créer : quand je vois mes gamins qui détournent des films et font des montages, je me dis que ça peut paraître au niveau de la société une réponse modeste, mais ça permet de garder cette libre capacité à accueillir l’imprévisible et la surprise. On peut parler de faculté poétique, dont Google n’est pas le plus grand tueur d’ailleurs. Même s’il induit des choses dans son essence qui sont tout sauf de la poésie. (Facebook, au contraire, définit un cadre figé : page, mur, amis)…

Quelle que soit la subtilité et la puissance du contrôle, qui évolue avec le capitalisme d’ailleurs et devient plus agréable, plus facile à accueillir, la réalité n’est jamais intégrale, et le bug toujours possible.

Donc, Google n’est pas le mal. Est-ce qu’il y a une vie dans la machine, et quels choix s’offrent à nous ?

Est-ce qu’on n’a pas d’autres choix que d’aller élever des chèvres en Ardèche ? Bonne question.

Je pense qu’on peut continuer à prendre du plaisir à créer et à faire évoluer le monde, tout en ne cassant pas ses machines et en continuant à utiliser Google.

De toutes façons, il n’y a pas d’autres solutions. Je nous vois mal, je me vois mal, arrêter d’utiliser Internet, et Google. De toute façon, s’il y a un mal, il est en nous et c’est de là qu’il faut l’extirper.

Mon avatar de données peut m’être très utile, mais ce n’est pas moi. Du moins pas encore, jusqu’à ce qu’on aille vers le transhumanisme. Là où le moi se confond avec la machine.

Les gens de Google, j’avais déjà expliqué ça dans un article publié par OWNI, ont sponsorisé l’université de la Singularité, du transhumanisme. Soit on croit que Kurzweil va vivre jusqu’à 558 ans et qu’il mettra son cerveau dans un robot qu’il aura mis 200 ans à construire, soit on n’y croit pas, on meurt avant, et on ne vit pas cette victoire de la Singularité.

La confusion entre moi et mon avatar de données, je n’y crois pas : d’un point de vue scientifique, c’est une aberration totale.

Kurzweil en 2328?

Mais cela reste un moteur de Google, qui leur permet d’aller très loin et de créer plein de services formidables. Là où ça paraît inconcevable, c’est que tout cela suppose que la perfection existe. Et qu’il n’y ait plus de mort, ça veut forcément dire qu’il n’y a plus de vie. On s’intéresse depuis longtemps à l’immortalité, mais vouloir la rendre possible est dangereux. Pour le coup, c’est abyssal. Mais même dans leur monde parfait, il y aurait toujours des bugs. On se débrouillera pour que les puces RFID buggent…

Est-ce que c’est en étant conscient de ce qui articule l’action de Google et en jouant avec ses contradictions qu’on arrivera à faire évoluer l’ensemble ?

Le principal, c’est qu’il reste de l’imprévisible, et des sources de poésie.

Certains disent qu’il faut des cures de déconnexion : je pense que c’est quelque chose qui va devenir de l’ordre de l’hygiène. À un moment donné, il faut être capable de se déconnecter. Ce n’est pas une question de morale, mais plutôt une question de pratique. Il ne faut pas voir ça sous un angle moral. Simplement, quand on retournera sur Internet, on sera plus riches, on s’amusera plus et on profitera plus de ce qu’on voit. C’est une règle de vie de base : ne pas perdre de vue le réel, et surtout garder cette capacité d’émerveillement.

Ariel Kyrou présentera Google God le jeudi 25 novembre à la libraire Le Divan, 203, rue de la Convention 75015 Paris.

L’émission de Xavier de la Porte, Place de la Toile, était également revenue sur cet ouvrage.

Crédit Illustration: Marion Kotlarski

CC FLickR: pineapplebun, Ruth HB, dullhunk

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Humain, trans-Humain http://owni.fr/2010/11/16/humain-trans-humain/ http://owni.fr/2010/11/16/humain-trans-humain/#comments Tue, 16 Nov 2010 07:38:38 +0000 Andréa Fradin http://owni.fr/?p=35546 Bienvenue chez les “H+”. Signe qui ne renvoie pas ici au proton, même si la référence à la particule élémentaire est flagrante, mais à l’”Homme augmenté”. Au “transhumain”. Ou plus précisément, puisque rien n’est encore fait, à tous les artisans de ce mouvement, qui croient en l’avènement d’une humanité nouvelle aux alentours de 2029.

Non, ceci n’est pas une vaste blague ou un scénario de SF mal ficelé. Le transhumanisme est un courant de pensée très sérieux, qui rencontre un certain succès outre-Atlantique, en témoignent les nombreux succès de librairies, ou l’existence de H+ Magazine, consacrés exclusivement au sujet.

Pour ses partisans, l’Homme sera très bientôt capable de se transcender en une entité à la fois organique et mécanique, susceptible de pallier à toutes les tares de sa condition. Miracle qu’il devra aux technologies dont il sera truffé et qui lui permettront de passer haut la main le cap des 200 piges, sans souffrir des écueils du grand âge. Le basculement dans cette ère supérieure est appelé “Singularité”.

Au-delà de l’humain, c’est tout son écosystème que le transhumanisme croit pouvoir sauver. Ainsi, en parallèle des nano-bestioles qui assureront la maintenance de nos cellules, les sciences “émergentes” -biotechnologies, robotique, intelligence artificielle, génétique, informatique- apporteront des solutions aux problèmes d’énergie, de désertification ou d’accès à l’eau potable à travers le monde. La panacée, à base de micro-processeurs.

Énième lubie céphalo-centriste ?

Si ce mouvement sonne familier, renvoyant à une imagerie populaire luxuriante qui fait le grand écart entre Frankenstein et Total Recall, c’est tout simplement parce qu’il n’a rien de bien original. Jouer au Créateur en cherchant à prolonger son existence en un Homme nouveau, forcément meilleur, est  une histoire mille fois entendue: Fontaine de Jouvence, pierre philosophale and co… De même que la lubie céphalo-centriste qui croit pouvoir soigner tous les maux du monde avec son subtil intellect, ou bien encore favoriser l’émergence d’êtres fantastiques; les chimères faisant aussi partie des rêves qu’on imagine peuplés de licornes et de dragons, des transhumanistes.

Si la fixette est classique, elle diverge dans le cas qui nous intéresse sur un point crucial: son financement. Car les sommes investies dans le transhumanisme sont colossales, et, à l’inverse de celles des scénars de science-fiction, bien réelles. Loin de l’image du savant fou isolé dans une antre débordant de bechers et de bidules clignotants, la théorie de la Singularité compte parmi ses adeptes des entrepreneurs, des chercheurs, des mécènes aux porte-feuilles bien garnis; bref, ce qu’on appelle des personnalités influentes. Parmi lesquelles on retrouve les fondateurs d’un certain Google.

Bienvenue à la Singularity University

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Une salle de conférence plongée dans le noir, un auditoire attentif. Sur l’estrade, un homme lance “si j’étais étudiant, c’est là que je voudrais être”. Le programme d’été 2010 de la Singularity University vient de s’ouvrir et pour l’occasion, Larry Page salue comme il se doit ses participants.

Au cœur de la Silicon Valley, sur un campus de la Nasa, la Singularity University, ou plus sobrement “SU”, cherche à diffuser les idées du transhumanisme auprès des têtes bien faites de la planète. Mieux, et c’est tout l’intérêt, elle se présente comme un catalyseur de leurs projets.

Depuis sa création en 2009, elle propose à l’année plusieurs cours de 4 et 9 jours ainsi qu’un stage estival de dix semaines. Près de 80 places sont disponibles; étudiants, entrepreneurs ou simples curieux peuvent être sélectionnés, sous réserve néanmoins de pouvoir payer le prix fort. Pour dix semaines, compter 25 000 dollars. Pour 4 jours, 7500. Le tout pour une formation intensive avec certains des plus grands esprits de ce monde, comprenant Prix Nobel et chercheurs du MIT.

Eugénie Rives, une française inscrite l’été dernier, explique que l’un des objectifs de SU est de lancer des associations, des organisations non gouvernementales ou des entreprises, et ce dès la fin du programme. La Singularity University veut booster le processus de germination des idées, selon elle bien trop lent. C’est aussi en ce sens que l’un de ses cofondateurs Peter Diamandis lançait en 1995 la X-Prize Foundation. Cherchant à générer des “breakthroughs”, des avancées scientifiques radicales, l’institution lance des challenges à la communauté internationale, en promettant un incroyable pactole aux projets jugés les plus prometteurs.

A la Singularity University, le discours est le même: il faut combattre les ankyloses de la recherche traditionnelle. Pour ce faire, les différents intervenants font usage d’effets rhétoriques bien rodés: “l’avenir est entre vos mains, pas celles de vos enfants, les vôtres”, “il faut briser les règles”, “vous pouvez changer le monde”. Le tout, dans une ambiance de saine et fructueuse décontraction -certains n’hésitant pas à faire leurs cours bière vissée à la pince. De passage sur le campus en août dernier, Nicola Jones de Nature tire le portrait de l’université:

l’endroit ressemble au mélange d’un think tank, d’un camp d’aventure geek et d’un cocktail d’affaire

Non contents d’être mués par une coolitude qui donne envie de s’endetter à vie pour suivre ces cours, les partisans du transhumanisme sont également bien conscients de l’image d’illuminés qu’ils traînent comme un boulet. Dan Barry (voir vidéo ci-dessus), ancien astronaute de la Nasa, prévient ses étudiants:

Ce que vous devez faire, c’est étaler vos idées, même les plus folles, et faire face à des gens qui se moquent de vous, qui disent que c’est ridicule, que ça ne se fera pas, et qui ne vous donneront pas d’argent, et de continuer, continuer… jusqu’à ce que vous changiez le monde.

Kurzweil, génial visionnaire ou gourou mégalo ?

Si en Europe Google fait figure du plus célèbre adepte du transhumanisme, ayant contribué à la création de SU à hauteur de 250 000 dollars, c’est toute la Silicon Valley qui aimerait jouer à l’apprenti sorcier, avance Ashlee Vance dans un article du New York Times (traduit dans Courrier International). Aux côtés de la boîte de Mountain View, on retrouve dans les rangs des fondateurs et des soutiens de cette faculté très particulière, la X-Prize Foundation bien sûr, mais aussi Nokia ou la fondation américaine Kauffman, qui œuvre en faveur de l’innovation et de l’éducation à travers le monde.

Il y a un autre nom sur lequel on ne peut faire l’impasse dès qu’il est question de Singularité. Celui de Ray Kurzweil. Encore peu connu en Europe, Raymond “Ray” Kurzweil est incontournable aux États-Unis, où il est identifié comme l’un des hommes les plus brillants de son temps.

Qualifié de “génie hyperactif” par le Wall Street Journal, Kurzweil est à la fois Géo Trouvetou, entrepreneur millionnaire et auteur à succès. Inventeur de l’un des premiers synthétiseurs, ainsi que de systèmes de reconnaissance vocale, on raconte que le premier programme informatique du bonhomme, réalisé avant ses quinze ans, a été utilisé par IBM. Ses livres sur le transhumanisme ont rencontré un certain succès aux États-Unis, en particulier The Age of Spiritual Machines (1999) et The Singularity is Near (2005), classé dans la liste des best-sellers du New York Times.

Kurzweil, c’est l’Ozimandias d’Alan Moore: il détient tous les attributs pour prétendre au titre d’homme le plus intelligent de la planète.

Se plonger dans ses différentes prises de paroles consiste à entendre et réentendre ce même crédo Kurzweilien: la Singularité, ce moment où l’humain va basculer de façon irréversible dans sa nouvelle forme, est imminente en raison de la croissance exponentielle de la technologie. Et en particulier de l’informatique, qui influence l’ensemble des sciences. A grand renfort de courbes, qui attestent à la fois de l’accélération ultra-rapide de l’innovation et de la décroissance tout aussi fulgurante de son coût, Kurzweil explique: “le 21e siècle vivra un changement technologique presque mille fois supérieur aux inventions du siècle précédent.” Et de rajouter:

C’est précisément ce que veut dire être humain : c’est aller au-delà de ce que nous sommes.

Du coup, le savant prépare le jour de la fameuse transition. Il avale entre 180 et 210 pilules chaque jour, vitamines et compléments minéraux, pour la plupart produites dans l’une de ses firmes, Ray and Terry’s Longevity Products, qui vend des solutions permettant de “vivre assez longtemps pour pouvoir vivre éternellement”. Faire des vieux os, voilà l’un de ses objectifs suprêmes, sans oublier celui de faire revenir son père, mort d’une crise cardiaque à 58 ans, dans le monde des vivants. Pour y parvenir, il a stocké un  ensemble de documents et d’objets lui ayant appartenu, afin de reconstituer, en plus d’une enveloppe corporelle, une mémoire.

Avec toutes ces informations, je crois qu’une intelligence artificielle sera capable de créer quelqu’un qui ressemblera beaucoup à mon père.
Ray Kurzweil, Transcendent Man.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Cette quête, Ray Kurzweil a décidé de la mettre en scène dans deux films, adaptés de ses livres. Transcendent Man est sorti en 2009 aux États-Unis; The Singularity is Near est en cours de bouclage. En sus de ses multiples talents, le créateur a coiffé pour l’occasion les casquettes de réalisateur, scénariste et acteur.

La bande-annonce de sa première réalisation montre un Kurzweil qui parcoure le monde pour prêcher la bonne parole, sachets de pilules en poche, et musique cosmique de Philip Glass en toile sonore. Sur un ciel étoilé digne de Rencontre du Troisième Type, s’affiche en lettres capitales:

La quête d’un homme pour révéler notre destinée. Transcendent Man.

Difficile de ne pas avoir quelques réserves face à l’attitude quasi-messianique du plus célèbre porte-parole du transhumanisme. L’homme a tôt fait d’être suspecté de délire mégalomaniaque et son discours n’est pas épargné par les critiques d’une partie de la communauté scientifique, dont certains transhumanistes. William S. Brainbridge, membre de la prestigieuse National Science Foundation, (organisme qui a notamment favorisé le développement d’Internet) doute par exemple du caractère exponentiel du progrès. D’autres contestent l’existence d’un lien systématique entre accroissement des connaissances et avancées scientifiques concrètes. D’autres encore s’inquiètent tout simplement des implications réelles de la Singularité.

Sur ce point, on aurait tort de prendre Kurzweil pour un optimiste forcené: il reconnaît que le transhumanisme comporte des risques. “Bien sûr, il y aura des épisodes douloureux”, concède-t-il avant de conclure “mais je suis persuadé que le bilan sera finalement positif”.

“Des épisodes douloureux”: combien la Singularité, si elle venait à se produire, coûtera-t-elle à l’humanité ? Et en particulier dans la phase transitoire qui l’accompagnerait et diviserait la Terre en deux castes: les H+… et les H-. Sans céder au luddisme et à une peur du changement primale, la question mérite d’être posée car pour le moment, la transhumanité semble surtout être l’affaire d’une poignée de puissants. Reste à espérer que leur philotrantropie et leur technologie soient à même de maîtriser ce qu’ils vont engendrer. Et qu’un projet aux intentions finalement louables ne soit pas, comme le redoute le journaliste britannique Andrew Orlowski, un écran de fumée au “fait de gens aisés qui construisent un radeau pour quitter le navire”.

Illustration de Une par Marion Kotlarski

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Quand les Bogdanoff parlaient de science-fiction http://owni.fr/2010/10/18/quand-les-bogdanoff-parlaient-de-science-fiction/ http://owni.fr/2010/10/18/quand-les-bogdanoff-parlaient-de-science-fiction/#comments Mon, 18 Oct 2010 14:20:52 +0000 Jean-Noël Lafargue http://owni.fr/?p=31983 Pour sa collection Ailleurs et demain chez Robert Laffont, Gérard Klein avait l’ambition de publier non seulement des romans de science fiction mais aussi des essais consacrés au genre. Il y en a eu trois, reconnaissables à leur couverture cuivrée et non argentée: Les faiseurs d’univers, par Donald Wollheim (1973), Histoire de la science-fiction moderne, par Jacques Sadoul (1984) et, en 1979, L’effet science-fiction, par Igor et Grichka Bogdanoff.

Quelques mois avant la publictation de ce livre, les jumeaux Bogdanoff ont créé l’émission Temps X, qui allait être diffusée pendant dix ans à la télévision et qui a fait leur renommée médiatique. Mais ils s’étaient surtout fait connaître précédemment comme spécialistes et comme défenseurs de la science fiction avec l’ouvrage Clefs pour la Science-fiction, sorti en 1976 chez Seghers.

L’objet et la méthodologie de l’Effet science-fiction sont plutôt originaux puisqu’il s’agissait d’aller à la rencontre de toutes les personnes importantes du pays pour leur poser la question: qu’est-ce que la science-fiction? La liste des interviewés donne le vertige: hommes politiques, écrivains, sportifs, acteurs, chanteurs, hommes d’église… Ainsi qu’un nombre plutôt inhabituel de représentants de vieilles familles aristocratiques, ce qui n’est en réalité pas tout à fait étonnant, puisque c’est de ce monde-là que sont issus les frères Bogdanoff, petits fils de la comtesse Colloredo entre autres (Igor a même récemment épousé une descendante de Louis XIV, Amélie de Bourbon-Parme).

C’est ainsi que l’on apprendra que le Prince Murat considère que la science fiction «n’est pas une littérature», que Sixte de Bourbon pense que le genre a de bons écrivains mais des lecteurs médiocres, que la princesse de Polignac trouve le nom «science-fiction» mal choisi et que le prince Otto de Habsbourg trouve l’imaginaire des auteurs de science-fiction bien pauvre, comparé à la réalité du monde présent. Moins anecdotique, on apprend aussi que la reine Farida d’Égypte trompait l’ennui de son palais en lisant de la science-fiction et que, des années après que son époux ait été chassé d’Égypte par Nasser, elle avait adoré se rendre dans le désert pour lire Dune, de Frank Herbert.

Cousteau et Jackie Kennedy ne comprennent pas

Vieille noblesse ou non, une large majorité des interviewés se montrent assez dubitatifs vis à vis de la science-fiction. Les frères Bogdanoff jouent un tour à ceux qui leur ont répondu: ils établissent une typologie des opinions et montrent bien, au fond, ce qu’elles ont de banales. Certains interviewés n’ont jamais entendu parler de science-fiction et n’arrivent même pas à comprendre de quoi il est question, comme Jacqueline Kennedy, le commandant Cousteau, l’attaché culturel de l’ambassade de Chine Populaire ou un responsable de l’ambassade du sultanat d’Oman qui croit qu’on lui demande des statistiques économiques sur son pays.

D’autres n’en ont jamais lu, mais sont certains de pouvoir détester; d’autres ont de très bons souvenirs de Jules Verne (parfois aussi de H.G. Wells ou encore de René Barjavel) mais sont certains que le genre n’a fait que régresser depuis; d’autres encore ont un âge d’or précis mais se sentent déçus ou trahis par les courants de science-fiction trop littéraires ou trop ambitieux, etc.

Au fil des interventions, on se demande si les frères Bogdanoff ne se montrent pas un brin paranoïaques lorsqu’ils considèrent que tel écrivain ou tel scientifique voudrait détruire, rien moins que ça, la science-fiction, et lorsqu’ils considèrent la méconnaissance ou l’indifférence de ceux qu’ils interrogent comme autant de formes d’hostilités.

La conscience d’un monde sans soi

Une réflexion étonnante revient dans la bouche de plusieurs interviewés: la science-fiction leur fait peur. Et cette peur n’est pas due à la fiction mais à la science, jugée froide, inhumaine, métallique, et dont l’élément humain serait exclu. «Que dire de l’œil d’un extra-terrestre?», demande Rosy Carita. Michèle Morgan explique qu’à elle aussi le genre lui fait peur, mais pour une autre raison: la science-fiction parle de merveilles inaccessibles, éloignées dans le temps, et ramène chacun à la brièveté de son existence ou plutôt, à la conscience du fait que le monde existera un jour sans soi. Le genre devient presque l’injurieux et frustrant rappel de tout ce que l’on est sûr de ne pas vivre.

Les frères Bogdanoff invités en 1977 par Danièle Gilbert à parler de leur essai "clefs pour la science-fiction"

Certaines interventions sont un peu délirantes, comme celle de Salvador Dali (forcément) ou encore celle de Marcel Dassault, pour qui la question constitue un prétexte rêvé pour expliquer que l’application du «programme commun» allait mener la France à la ruine et que là était la vraie science-fiction. On regrette qu’aucun cinéaste ne soit interrogé, à l’exception de Roger Vadim. Aucun auteur de bande dessinée n’est mis à contribution non plus. Certains rapportent la question à eux-mêmes ou à leur métier, comme Lionel Poilane qui remarque qu’on ne voit jamais un morceau de pain dans la science-fiction, ou Philippe Sollers qui se dit, après mûre réflexion évidemment, qu’il est à sa connaissance l’unique véritable auteur de science-fiction. Quant à David Bowie, il n’a pas peur d’aller encore un peu plus loin encore: «La science fiction, c’est moi».

Avec l’humour grinçant qui le caractérise, Jean-Christophe Averty propose quand à lui un concept d’émission aux frères Bogdanoff: pourquoi ne pas lancer une série de quinze ans pendant laquelle on verrait, je cite, «deux jumeaux interrogeant les grands de ce monde à propos d’un truc dont ils n’ont rien à foutre»?

Passé de lecture et profil sociologique

Au fil de la progression du livre, les témoignages sont de plus en plus favorables à la science-fiction et de plus en plus savants dans le domaine. Quelques auteurs de science-fiction, y compris parmi ceux qui sont qualifiés de «classiques» à longueur d’ouvrage, donnent leur opinion sur le sujet: Asimov, Heinlein (qui écrit sa réponse en français), Van Vogt, Ballard, Dick, Brunner, Spinrad,… et même René Barjavel qui explique que la science-fiction est la seule littérature encore en vie puisqu’elle n’est pas tombée, et ce n’est pas surprenant dans la bouche de l’auteur de Ravage, «aux mains des femmes et des professeurs».

Les princes de Bogdanoff placent, entre deux lettres des grands de ce monde, des anecdotes sur Roland Barthes dont ils ont suivi les cours et qui, apprend-on, mettait une écharpe de laine pour faire plaisir à sa maman lorsqu’il sortait; une évocation des coups de téléphone à Jacques Lacan qui, chaque semaine pendant des mois, a demandé qu’on le rappelle la semaine suivante, affirmant que le sujet était bientôt mûr, avant de finir par fournir une longue explication totalement inintelligible. Sans oublier de curieuses tranches de vie des jumeaux gentlemen farmers dans leur village natal de Saint-Lary (Gers), où leurs métayers jurent en patois gascon et ne parlent jamais pour ne rien dire, où le facteur décachette et lit à haute voix le courrier reçu du Palais du Vatican puisqu’il est le seul à ne pas avoir les mains sales du raisin des vendanges, où les amis d’enfance font partie de l’équipe de France de Rugby, etc. Ces intermèdes un rien narcissiques sont distrayants mais pas toujours utiles et finissent par être un peu redondants.

En 1979, le petit Frédéric Beigbeder, 13 ans, donnait son avis dans TempsX

Un constat empirique se dégage: l’opinion des personnes interrogées sur la science-fiction dépend certes du tempérament et du passé de lecteur de chacun, mais aussi de son profil sociologique. Ainsi, les sportifs semblent favorables à la science-fiction qu’ils lisent, disent-ils, pour s’évader. Les gens d’église préfèrent ne rien dire mais méditent la place de l’homme dans la littérature.

Les écrivains, hormis les écrivains de science-fiction évidemment, sont presque unanimement opposés au genre dont l’existence même leur déplaît (quelques exceptions: Robert Sabatier, Max Gallo ou Roger Peyrefitte par exemple), et ceci pour des raisons diverses et parfois contradictoires: déficit de qualité littéraire, pauvreté de l’imaginaire, absurdité scientifique, etc. Les personnalités politiques ont presque toutes une même réponse: le genre ne les intéresse pas, leur charge est de gérer le présent, pas de réfléchir à l’avenir.

“Penser l’avenir”

On notera les avis contraires du président du Costa Rica, Daniel Oduber (qui explique avoir planifié l’avenir de son pays jusqu’en 2100), de Françoise Giroud et de Jacques Chirac. Les philosophes (Deleuze, Derrida, Althuser, Lyotard) se disent tous intéressés par l’idée de la science-fiction mais répugnent à émettre un avis, se jugent ignorants du domaine et expliquent qu’il leur faudrait un temps considérable, qu’ils n’ont pas, pour se pencher sérieusement sur le sujet. Les prospectivistes, enfin (Attali, Fourastié,…), sont tous vivement intéressés et même, plutôt connaisseurs du domaine. Bertrand de Jouvenel, un des pères du prospectivisme, raconte même avoir bien connu Herbert George Wells.

Certaines catégories sont moins homogènes, leurs membres sont plus hésitants : les scientifiques — parmi lesquels on trouve des enthousiastes autant que des indignés — ou encore les acteurs.

Pour finir, s’ils n’ignorent pas que chaque catégorie sociologique dispose de références culturelles propres qui peuvent expliquer que telle ou telle forme de littérature y soit couramment consommée ou au contraire honnie, les frères Bogdanoff osent cette thèse: le regard posé sur la science-fiction dépend de la capacité de celui qui l’exprime à «penser l’avenir». Les avis tranchés — favorables ou non — qu’expriment certaines personnes qui n’ont jamais lu de science-fiction semblent leur donner raison.

Au final, un livre intéressant, pertinent et plutôt bien écrit. La rumeur annonce une réédition pour le second semestre 2011, dans la même collection.

Ce billet a originellement été publié sur Le dernier blog

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Crédits photo: Flickr CC daveparker, pasukaru76

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